Réseau Bastille livres L’épreuve et la contre-épreuve, un livre d’Edwy PLENEL

L’épreuve et la contre-épreuve, un livre d’Edwy PLENEL

Notes de lecture

« Périssent les colonies plutôt qu’un principe…La violence commise envers le membre le plus infime de l’espèce humaine affecte l’humanité toute entière ; chacun doit s’intéresser à l’innocent opprimé, sous peine d’être victime à son tour, quand viendra un plus fort que lui pour l’asservir. La liberté d’un homme est une parcelle de la liberté universelle, vous ne pouvez toucher à l’une sans compromettre l’autre tout à la fois. »

Victor Schoelcher,1842, cité page 222.

Lors du meeting du 5 décembre tenu à la Bourse du Travail de Paris en soutien à la résistance ukrainienne « armée et non-armée », Edwy Plenel y a fait une excellente intervention. Alors qu’il avait publié en septembre un ouvrage intitulé « L’épreuve et la Contre-épreuve, de la Yougoslavie à l’Ukraine » sur la même orientation, il y démontre que cette politique impérialiste russe contre les droits du peuple ukrainien ( qu’il appelle « la contre-épreuve »), tous les ingrédients de cette politique étaient déjà en application lors de l’éclatement de la Yougoslavie de 1991 à 1999 (« l’épreuve »). J’ai jugé bon d’en reprendre pour nos lecteurs le détail ou pour encourager la lecture de ce livre.

« La Contre-épreuve »

L’angle d’attaque porte contre les positions de Jean Pierre Chevènement développées dans un ouvrage intitulé « Un Défi de Civilisation » qui, dès 2016, alors que les troupes russes interviennent en Syrie, dénie à l’Ukraine la qualification de nation, « un patchwork qui essaie péniblement de se construire une identité nationale ». Sous François Hollande, il devient un interlocuteur privilégié de la France, promu par le chef de l’Etat à ce titre, auprès de Vladimir Poutine de 2012 à 2021. L’invasion de l’Ukraine n’est pas le produit d’un pouvoir devenu « paranoïaque », mais l’affirmation d’un impérialisme, un Etat de type totalitaire, au sein du monde multipolaire. Il faut ajouter, de mon point de vue, que Chevènement au sein de la « gauche » française avait cristallisé le courant souverainiste à la faveur du double non à l’intervention de la France en Irak lors de la première guerre du Golfe et au traité de Maastricht. Dans cette continuité s’inscrit « l’aveuglement » actuel de Jean Luc Mélenchon le conduisant, comme représentant de la gauche et des écologistes, à défendre un « campisme » de gauche, « fonctionnant par antiaméricanisme automatique, comme s’il était tenu par le membre fantôme du soviétisme disparu » (page 33)

Le 11 novembre 2021 il déclarait au Figaro :

« Je ne crois pas à une attitude agressive de la Russie et de la Chine. Je connais ces pays, je connais leur stratégie internationale et leur manière de se poser les problèmes. Seul le monde anglo-saxon a une vision des relations internationales fondées sur l’agression… »

Toutefois s’il condamne à l’Assemblée Nationale le 1er mars 2022 l’intervention russe, mais il refuse de soutenir l’aide militaire au peuple ukrainien. L’alternative est entre un nouveau conflit mondial ou la diplomatie secrète. Le mouvement des peuples et des classes sociales, la position souverainiste de l’un et populiste de l’autre les conduit à ne pas les reconnaitre.

La catastrophe, pour Poutine, c’est la dislocation de l’URSS. Pour l’ancien officier du KGB qu’il fut, c’est-à-dire un vrai stalinien, il en a vécu la disparition comme celle d’un handicap pour un nouvel empire niant le droit des peuples le constituant. La Nation ukrainienne est pour lui une invention des bolchéviks et de Lénine en particulier. Ensuite le trotskysme en entretiendra le souvenir dans la question des nationalités. Plenel rappelle le seul ouvrage théorique de Staline écrit en 1913 « Le Marxisme et la question nationale »« il s’y distingue par un chauvinisme grand-russe, s’opposant à l’autodétermination, au point de juger contre-révolutionnaires les demandes de sécession, notamment de l’Ukraine… » (page 48). Il se pose donc comme l’héritier de Staline.

« …l’actuel occupant de Kremlin, dans son discours du 21 février, donne acte à Staline « d’avoir pleinement réalisé non pas les idées de Lénine, mais ses propres idées sur l’Etat », c’est à dire « un Etat strictement centralisé et totalement unitaire » Il lui fait seulement grief de n’avoir pas « révisé formellement les principes léninistes proclamés lors de la naissance de l’URSS. »(page 49).

Plenel rejette toute posture dans la guerre actuelle renvoyant dos à dos l’agresseur et l’agressé, et le repli sur l’intérêt national, qui ne fait qu’alimenter la montée des extrêmes droites populistes. La riposte ne peut être que dans un nouvel internationalisme, auquel la gauche et une grosse partie de l’extrême gauche française tourne le dos aujourd’hui. Il s’agit donc de renouer les liens avec « ce sursaut des consciences qu’a porté Trotsky ». Maintenant que l’URSS n’est plus « qu’un continent englouti » (page 71), nous avons pour tâche d’être la continuité du combat de l’opposition de gauche. Au moment où le SWP (Socialist Wörker Party) se prononce en 1940 pour la défense inconditionnelle de l’URSS contre l’agresseur nazi, Natalia Trotsky rompt avec la IVème Internationale, considérant qu’après le Thermidor sanglant, cet Etat n’avait plus rien d’« Ouvrier ». L’affaire de cette démission depuis fait partie de ces cadavres cachés dans les placards de toutes les organisations qui se sont réclamées du trotskysme. Plenel ajoute :

« Aussi audacieuse que visionnaire, cette dénonciation du « campisme », qui aujourd’hui encore paralyse la gauche face aux menées poutinienne, fut reçue avec mépris par les dirigeants d’alors de l’Internationale trotskyste… » (page 76)

Le livre salue le travail méticuleux de Trotskyen 1936 dans « La révolution trahie », puis dans le « Staline » inachevé en raison de son assassinat, décrivant la dégénérescence de l’URSS et la nécessité du combat pour la démocratie contre le régime du parti unique.

Ces leçons de notre histoire doivent être tirées jusqu’au bout car elles sont en rapport direct avec le retour d’un conflit inter impérialiste mondial, dont l’agression contre l’Ukraine ne serait qu’une préface. Plenel pose une question qui fâche beaucoup dans la gauche et l’extrême gauche, celle de de la résistance armée du prolétariat, qui est amené en Ukraine à combattre pour le pouvoir pour ses propres intérêts de classe. Il écrit :

« C’est la voie qu’indiquent ces anarchistes ukrainiens qui mènent avec d’autres syndicalistes ouvriers la lutte contre la volonté du pouvoir de Kyiv de remettre en cause le code du travail, au prétexte de la loi martiale, tout en participant à la résistance à l’invasion russe sur la ligne de front, au sein d’une unité autonome de combattants libertaires. Leu message a une portée générale… » (page 101-102)

« L’épreuve »

La deuxième partie de l’ouvrage est une longue polémique argumentée contre les positions de Régis Debray que l’auteur avait rédigée en 1999. Evidemment entre 1999 et 2022, dont la création de Mediapart en 2008, beaucoup d’événements politiques mondiaux se sont déroulés. Toutefois l’apport central de cette seconde partie réside dans le lien fait entre la négation des droits du peuple kosovar par le pouvoir serbe résultant de l’éclatement de la Yougoslavie hier et la guerre contre l’Ukraine aujourd’hui. Ainsi l’auteur souligne, par exemple, que la Ligue des Communistes de Serbie, résultant de l’éclatement du parti stalinien, passe accord, sous le label Parti Socialiste, avec le parti radical, formation d’extrême droite, raciste et fasciste. Ainsi se trouve scellée une union rouge-brun en soutien à la politique de Milosevic.

Poutine n’a fait que porter à un niveau plus large cette politique. Une bonne partie de l’extrême gauche organisée en France, hantée par le « fantôme » de l’Etat ouvrier dégénéré que serait encore le régime russe actuel, hésitant à caractériser la politique de la Russie de Poutine comme impérialiste, exonèrent cette politique :

« Contrairement à ce que j’ai cru et défendu dans ma jeunesse militante, il n’y avait pas plus d’Etats ouvriers » – fussent-ils « déformés » ou « dégénérés » comme nous disions pour nous rassurer – à défendre qu’il n’y avait d’humanité et de morale, de simple humanité et d’élémentaire morale, dans cette réalité totalitaire. D’ailleurs, lesdits ouvriers, ne se sont pas privés de nous le démontrer en ne levant pas le petit doigt, quand « leurs » Etats se sont effondrés d’eux-mêmes. » (page 269)

Ce qu’il rejette dans Régis Debray c’est son souverainisme qui le conduit à ne prendre en considération que les Etats, les chefs d’Etats et donc la Raison d’Etat. Rejetant de fait le mouvement des peuples et la dynamique des classes sociales, il est logique d’aller vers le campisme actuel :

« De nos jours… l’étrange me semble être cette étrange cohorte que tu parraines, les nationaux républicains. C’est peu dire qu’elle est vaste et diverse ! On y trouve des gens de droite et, d’autres de gauche, des à droite de la droite, et des à gauche de la gauche, des communistes et des chevènementistes, des ex-staliniens et des ex-gauchistes, des gauchistes et des viliieristes, voire depuis peu, des trotsko-républicains…. » (page 145)

Un commentaire personnel sur ce point : « les trotsko-républicains », voiture balai de cette étrange unité des républicains des deux rives, c’est une allusion évidente à l’évolution du courant lambertiste. Le passage au Mouvement pour un Parti des Travailleurs, puis au Parti des Travailleurs en 1983 sur une ligne qui est celle de la défense de « la république, une, laïque et indivisible », marque une vraie rupture avec le trotskysme. L’accord actuel du POI avec Jean Luc Mélenchon, la place prise par ce petit parti dans la dernière campagne législative n’est pas conjoncturelle, elle est l’aboutissement d’une dérive.

C’est sure cette question que Plenel va tirer une conclusion importante en se retrouvant en compagnie de Trotsky, qui se révèle être pour lui « un bon compagnon » : le cancer du mouvement ouvrier c’est le national-communisme. Dans le bulletin de l’Opposition de gauche du 24 septembre 1931 Trotky rédige une brochure qui sera diffusée en Allemagne qui dit ceci :

« L’infiltration nationaliste dans la pensée communiste a commencé avec le socialisme dans un seul pays de Staline, et maintenant elle donne le communisme national de Thäelman [le chef du KPD]. Les idées n’ont pas seulement leur propre logique, mais leurs propres forces explosives, et le manque de scrupules avec lequel le Komintern tente de renchérir sur la démagogie nationaliste de Hitler montre bien le vide spirituel du stalinisme. » (cité page 194)

Autrefois, ajouterais-je, dans les périodes d’offensives des masses contre le capitalisme – 1936, 1945, 1968 – c’est le PCF qui jouait la partition de la grosse caisse contre la révolution. Aujourd’hui c’est la national-populisme de Mélenchon qui devient le gardien de la Vème République sous les plis du drapeau des versaillais. Il reçoit l’aide d’un allié – le POI -qui peut nous surprendre. Et pourtant cette évolution n’est -elle pas explicable par cette dérive « trotsko-républicaine », ou souverainiste, que Plenel épinglait à juste titre en 1999 et qui devait entrainer dès 1982 la destruction de l’OCI comme organisation révolutionnaire. Certes on notera quelques faiblesses dans l’argumentation sur l’Europe et l’Internationalisme, où la perspective des Etats Unis socialistes d’Europe n’est pas franchement avancée. Il est vrai qu’en 1999, beaucoup de militants à gauche et à l’extrême gauche pensaient que l’Europe économique restait capitaliste mais qu’un volet politique, social, voire même militaire, pouvait être défendu. C’était une illusion qui a abusé une génération.

*L’épreuve et la contre-épreuve, Ed.Stock, septembre 2022, 19,50 E.

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112 commentaires sur “L’épreuve et la contre-épreuve, un livre d’Edwy PLENEL”

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