S’il fallait compter sur la presse écrite en France aujourd’hui pour savoir ce qui se passe dans ce bas monde, on passerait totalement à côté d’une réalité dangereuse, à savoir la lame de fond fasciste et nationaliste qui instrumentalise la religion pour légitimer le massacre et l’état de non-droit légalisé
En cette année déjà lugubre, nos quotidiens et périodiques (papier + version en ligne) ont consenti à évoquer (dans l’ordre) la révolte populaire en Iran et la répression qui s’est ensuivie (un nombre considérable d’articles), la destruction en cours des Kurdes du Rojava et de leur projet démocratique unique – (doses homéopathiques dans la presse) alors que le nouveau Code pénal afghan qui, entre autres outrages, autorise l’esclavage est passé presque sous silence
Ni « le Monde », ni « Médiapart » ne s’y sont arrêtés sur ce qui n’est vraiment pas qu’un épiphénomène afghan – seul « Le Point », publication peu connue pour ses vues progressistes y consacre un article. Et une colonne dans le Canard Enchaîné de cette semaine.
Et pourquoi donc ? Silence imposé (par qui ?) ? Censure ? Prévenances (envers qui) ? Tactique électorale ? Relativisme culturel et politique ? Gauche et droite se rejoignent ici. La droite approuve aussi froidement que tacitement ses alliés économiques et la prétendue gauche bienpensante ne veut pas froisser (qui au juste ?). Personne ne semble vouloir nommer l’ennemi commun des Iraniens, des Kurdes et des Afghans, préférant s’attarder sur des scènes de rues certes atroces à Téhéran, une (sempiternelle) image de jeune combattante kurde plus photogénique et sexy que des vues de Kobané assiégée et sa population mourant de froid et de faim. Même pas une petite burqâ standard pour l’Afghanistan puisqu’on n’en parle nullement – sauf sur des sites spécialisés, les blogs sur Mediapart répétés de l’autrice de ces lignes. On fait mine de verser une petite larme polie pour les victimes sans désigner les coupables
Oui, on a manifesté dans les rues de Paris selon ses préférences politiques, les Iraniens conservateurs d’un côté prônant de retour de Reza Pahlavi et de l’autre les progressistes scandant « Ni roi, ni mollah ». Certes, le soutien populaire à la cause kurde et le Rojava est plus important que les médias ne laissent entendre, après tout, c’est le seul projet réellement égalitaire et démocratique de la région, d’où la menace pour les totalitarismes islamistes. Et pour les femmes afghanes ? Silence assourdissant, pas l’ombre d’une féministe enragée ou pas. Personne. Quant à une réaction du monde universitaire comme pour Gaza ? Rien non plus, alors que régime iranien a assassiné en quelques jours 30 000 personnes, surtout des jeunes, soit presque la moitié du nombre de victimes palestiniennes tuées par les forces israéliennes en deux ans et demi – ce qui ne fait pas de Tsahal une armée miséricordieuse, tant s’en faut.
Personne non plus pour nommer la teneur des politiques responsables de ces désastres : la légitimation totale de la violence commise par des unités militaires, policières mandatées par des gouvernements comprenant dans deux cas (Iran et Afghanistan – Palestine aussi, que ce soit dit en passant) un Ministère pour la Promotion de la Vertu et la Répression du Vice et en Turquie une nouvelle législation qui s’en approche singulièrement ! La répression systématique contre une population civile démunie, au nom d’une idéologie divinisée qui transforme en chose à tuer tous ceux et celles qui s’y refusent. Et la répression de plus en plus extrême des femmes.
Si Israël (et sa phalange ultra-religieuse) à juste titre a été universellement condamné pour avoir commis des crimes contre l’humanité au nom d’un supposé destin biblique et expansionniste, pourquoi ne pas appliquer la même sentence contre le régime de Ali Khamenei, celui du mollah Haibatullah Akhundzada, celles des forces syriennes (mené par Ahmed al Sharaa, islamiste radical issu de Al Qaeda puis Daech en Irak, et turques avec Erdogan ce leader islamo-nationaliste qui n’a cessé de financer Daech et d’autres groupes affiliés.
Décrivant la République islamique, l’excellent dissident et journaliste Siyavash Shahabi dans son blog remarquable de lucidité déclare basé en Grèce : Un système qui criminalise la contestation, transforme la politique en une guerre interne permanente, catégorise la société selon la pureté idéologique et justifie la violence par le langage du devoir et de la destinée possède tous les éléments fondamentaux du fascisme, à une différence près : il utilise la religion au lieu de la race. En ce sens, la République islamique ne diffère pas, dans sa logique meurtrière, du nazisme ou de Daech. Les différences sont linguistiques et géographiques, et non structurelles. Tous ces projets reposent sur la même logique commune : la déshumanisation, la sanctification de la violence et la suspension de la responsabilité individuelle au nom d’une vérité supérieure.
La vérité supérieure selon Khamenei, Erdogan et Al- Sharaa est connue ; attardons-nous sur celle du leader spirituel de l’Émirat afghan à une époque où ce gouvernement de facto est de plus en plus accepté pour ne pas dire reconnu de par le monde. Bien entendu, Kaboul exclut, voire criminalise toute forme d’opposition, mais ici va plus loin encore. Le nouveau Code pénal, promulgué sans consultation le 4 janvier dernier, déclare hérétique, soit ennemi à poursuivre, toute personne qui ne suit pas le rite hanafite sunnite bien particulier des Talibans. C’est dire que 20% des citoyens afghans, jusqu’ici discriminés, vivent dans l’illégalité, surtout l’importante minorité chiite de la communauté hazara, déjà persécutée par les talibans. Libre au moindre mollah accrédité par les autorités de faire punir, flageller, emprisonner toute personne soupçonnée de la plus petite infraction. En outre, la clause six de l’article 4 stipule que tout musulman, simple citoyen « lorsqu’il est témoin d’un péché commis par un pécheur, est autorisé à le châtier ». Parmi ces péchés, notez que désormais danser, ou regarder quelqu’un qui danse et plus particulièrement pour les femmes, se réfugier chez ses parents si le mari est trop violent, sont punissables par la loi. En plus de toutes les autres interdictions concernant le travail et les études, le fait de parler tout haut ou de chanter. Et désormais la personne accusée n’aura plus droit à un avocat ni de garder le silence. Seule « la confession » compte, peu importent les moyens employés pour l’extraire. On imagine tous les abus financiers et sexuels que pareille situation entraîne (déjà). Les peines sont appliquées de façon différentielle selon le statut social de l’accusé, privilégiant la nomenklatura talibane et les clercs. De plus, pour la première fois dans les textes de loi est apparu le terme ‘esclave’ (ghôlam) sans précision si ce n’est pour dire qu’il sera puni s’il est condamné.
L’émirat afghan gouverne par la menace continuelle, le chantage et la délation ininterrompue, au nom d’un Islam malmené : c’est la version extrême de ce qui se déroule en Iran et dans les pays où la religion est devenue l’alibi suprême pour une violence systémique et sans bornes. Non, la dénoncer n’est pas un acte islamophobe : les premières victimes de ces gouvernements fascistes sont des musulmans, plus particulièrement les femmes. Et cette forme moderne de légitimation par la religion est contagieuse, voir comment Trump et Poutine détournent les valeurs dites chrétiennes, pour opprimer sans merci, pour faire la guerre. L’Inquisition espagnole, c’est un feu de joie comparé à ce qui nous attend si nous continuons à nous mentir…
Carol Mann
Carol Mann est une sociologue spécialisée dans l’étude du genre et conflits armés, chercheuse associée au LEGS (Paris 8) présidente de l’Association Femaid qui soutient les écoles secrètes destinées aux filles en Afghanistan privées d’éducation par le gouvernement des talibans.
De l’autrice :
De l’urgence de se réapproprier la liberté de réfléchir
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/12/de-lurgence-de-se-reapproprier-la-liberte-de-reflechir/
Les madrasas du Djihad en Afghanistan : un danger planétaire
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/01/les-madrasas-du-djihad-en-afghanistan-un-danger-planetaire/
Quand les talibans coupent l’internet
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/24/les-talibans-privent-les-filles-afghanes-deducation-et-davenir-autre-texte/
L’expulsion des Afghans d’Iran vue de Kaboul
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/24/lexpulsion-des-afghans-diran-vue-de-kaboul/
Les guerrières ukrainiennes du drone
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/07/les-guerrieres-ukrainiennes-du-drone/
Quand des adolescentes résistent
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/04/29/quand-des-adolescentes-resistent/
Deux ans de gouvernement taliban : bilan d’une catastrophe annoncée
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/08/19/deux-ans-de-gouvernement-taliban-bilan-dune-catastrophe-annoncee/
Femmes afghanes en guerre
https://editions-croquant.org/terra/766-femmes-afghanes-en-guerre.html
Kurde, Juive et féministe avant la lettre : Asenath Barzani
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/04/19/kurde-juive-et-feministe-avant-la-lettre-asenath-barzani/
De Kaboul à Kyiv : femmes déchues de leur citoyenneté
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/04/de-kaboul-a-kyiv-femmes-dechues-de-leur-citoyennete/
En Afghanistan, on décapite impunément les droits des femmes
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/01/19/en-afghanistan-on-decapite-impunement-les-droits-des-femmes/
Présentation Femaid :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/08/17/femaid/
