International, Politique et Social

Italie. 2022-2026 (24 février), Russie-Ukraine, une occasion de choisir

17 FÉVRIER 2026 

par Fabrizio Burattini

Le quatrième anniversaire du début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par l’armée russe approche (il ne reste plus qu’une semaine). Comme nous le savons, chaque anniversaire, du banal Nouvel An aux commémorations les plus importantes, n’est qu’une formalité, une façon comme une autre de se souvenir d’un événement, de mesurer, par multiples de 365, combien de jours nous séparent de cet événement, dans le seul but, comme nous le dit Francesca Mannocchi, de « réduire son ampleur à une coordonnée reconnaissable, un jour, une date, un nombre rond… qui nous invite à y retourner, comme s’il suffisait de fixer un point sur le calendrier pour mettre en ordre ce qui s’est passé… pour chercher un point d’ancrage dans le désordre de l’histoire ».

Profitons donc de cette occasion. Nous avons cherché à saisir pendant les 1 460 jours qui nous séparent du 24 février 2022, pour faire le point. Nous avons vu et revu cette date dans tous nos anciens et nouveaux médias, comme un choc violent qui nous a réveillés de la torpeur de ceux qui se croyaient loin des dizaines de guerres qui dévastaient le monde. Le réveil de l’hypocrisie du « respect du droit international », de la fausseté des lectures géopolitiques qui négligent les souffrances des peuples, un réveil qui nous a ramenés à la dure réalité de la loi du « plus fort ». Nous avons vu à l’œuvre , dans des villes comme MarioupolKharkivOdessaKiev même, c’est-à-dire dans des villes qui ressemblaient en tout point aux nôtres, le sang et les destructions de la guerre, une guerre impériale.

Mais, à gauche, seuls quelques-uns ont donné à ce choc la signification qu’il méritait.

Pour la plupart, cette agression est apparue (ou plutôt a été présentée) comme ce qu’elle n’était pas. La quasi-totalité de la gauche, en particulier la gauche italienne (malgré ses différentes nuances), a voulu la décrire comme une réponse inévitable à l’« agression de l’Occident », comme une « guerre par procuration » entre la méchante OTAN et la « pauvre » Russie.

Avec une gauche qui, en Italie, mais malheureusement pas seulement, a réussi à ne faire aucune mobilisation, si ce n’est pour revendiquer de manière idiote et criminelle la « fin des sanctions » contre l’agresseur et le « désarmement » de l’agressé, interprétant, de manière (pardonnez la répétition) idiote et criminelle, l’agacement de nombreux Italiens face à une guerre qui remettait en question les trafics avec les oligarques capitalistes russes comme du « pacifisme », et négligeant au contraire l’émotion que tant d’autres Italiens (certainement beaucoup plus que les « pacifistes ») ressentaient face aux images de souffrance et de destruction qui venaient de l’Est.

Et en interprétant la solidarité populaire avec la résistance du peuple ukrainien comme une « subordination à la propagande impérialiste ».

Sans parler de ceux (nombreux et surtout « influents », comme les historiens Angelo D’Orsi et Alessandro Barbero, le caricaturiste Vauro et le membre de la première heure du Mouvement 5 étoiles Alessandro Di Battista), qui se sont mobilisés contre la « russophobie », pour tenter de susciter (avec un succès indéniable dans la bulle de la soi-disant « gauche radicale ») une solide « russophilie ».

En réalité, Poutine, avant Trump et Netanyahu lui-même, a compris qu’il était temps d’abandonner l’hypocrisie des « guerres justes », du respect formel des « règles », du « droit international » et de toutes ces autres sottises « woke » et « bien-pensantes ». Il faut lui reconnaître le « mérite » d’avoir été le pionnier d’une nouvelle ère, le maître qui pourra peut-être être surpassé par ses élèves, mais qui restera toujours l’exemple, le modèle, l’« original ».

Ce n’est pas un hasard (nous l’avons mentionné à plusieurs reprises, mais le répéter ne fait jamais de mal) si Lavrov, le bras droit de Poutine, a comparé le génocide de Netanyahu à Gaza à l’opération spéciale du Kremlin en Ukraine. Et, surtout, la rencontre du 15 août 2025 en Alaska entre Trump et Poutine, avec tapis rouge et poignées de main entre « compères », a démontré le « lien sentimental » qui les unit.

Mais ce choc du 24 février 2022 a également été, pour moi et, hélas, pour quelques autres membres de la gauche, un réveil brutal face à une crise de la gauche qui existait certes déjà, mais que personne parmi nous ne pensait aussi dévastatrice et irréparable. Nous avons assisté à une gauche qui flirtait effrontément avec le « pacifisme » d’une certaine droite qui, au nom du « non à l’aide militaire à l’Ukraine », s’intéressait de plus en plus au Mouvement 5 étoiles, au point d’exalter son entrée dans le groupe parlementaire européen de la gauche à Strasbourg (après l’échec du mariage entre le M5S, lui-même, et les ultra-réactionnaires britanniques de Farage), au point d’embrasser les fake news propagées par le Kremlin sur le « faux sang » et la « mise en scène » du massacre de Boutcha.

À tel point que, surtout, en 4 ans, en 48 mois, en 1 460 jours, elle n’a pas dit un mot sur les responsabilités dans cette guerre et de ces massacres, sauf pour les attribuer au « fasciste Zelensky » ou à Joe Biden et Boris Johnson, acquittant le néo-tsarisme de Poutine et de son oligarchie.

Au point de ne jamais donner la parole à la gauche de ces régions (ni à celle de l’Ukraine ni à celle de la Russie), considérée dans son ensemble comme « pro-impérialiste »,  « marionnettes » de l’Occident.

D’ailleurs, une grande partie de cette même gauche a regardé avec une certaine satisfaction le « changement de garde » qui s’est produit à la Maison Blanche à Washington il y a un peu plus d’un an. Elle estimait que la fin de l’ère des démocrates, certes mauvais (Joe Biden et Kamala Harris), marquait un pas en avant dans la crise de l’Occident à juste titre détesté. Et même les exploits que Trump a réussi à accomplir en un peu plus de 12 mois de « règne » n’ont pas suffi à susciter une quelconque remise en question. Même le fait que Trump, après avoir obtenu la participation à son « Conseil de paix » de la Biélorussie du vassal de Poutine, Aljaksandr Lukašėnka, ait invité son ami Poutine à en faire partie, n’a pas suscité le moindre frémissement d’une nouvelle réflexion plus attentive et plus réfléchie dans notre « gauche ».

Au cours de ces années, après avoir digéré au cours des décennies précédentes une série d’épithètes utilisées comme des insultes, mais que je pouvais plutôt interpréter comme une juste reconnaissance de ma pratique politique (« extrémiste »« communiste »« subversif »« trotskiste », etc.), j’ai commencé à entendre, de la part de personnes, de « camarades » avec lesquels j’avais partagé des idées et des combats, d’autres insultes plus malveillantes, telles que « pro-américain »« serviteur de l’OTAN »« pro-impérialiste », ou, pour les moins méchants, « démocratiste ». Des épithètes qui m’ont d’abord blessé, mais qui m’ont ensuite seulement servi à considérer comme malheureusement terminée une époque où il existait une « gauche », dont je me considérais comme faisant partie (malgré de nombreuses discussions ouvertes et autant de distinctions).

Au cours de ces quatre années, beaucoup m’ont dit : « Tu es obsédé par l’Ukraine ». Oui, je suis obsédé, non pas parce que je considère que les crimes de Poutine en Ukraine sont plus graves que ceux de Netanyahu à Gaza ou ceux perpétrés par Trump en Iran, dans les Caraïbes, au Venezuela, ou auparavant par les deux Bush ou par les présidents « démocrates » Clinton, Obama, Biden, à travers le monde. Non, mais parce que je considère que l’indifférence d’une partie de la gauche à l’égard de l’Ukraine n’est pas un détail, mais qu’elle constitue une complicité claire et même revendiquée avec les criminels de cette nouvelle phase de l’histoire, une complicité dont, par cohérence avec moi-même, je veux me désolidariser.

Ci-dessous, je vous propose quelques suggestions de lecture sur le thème de l’article ci-dessus, parmi les dizaines, voire les centaines d’écrits que vous pouvez trouver sur le thème de l’Ukraine et de la gauche sur ce site.

Sur l’intervention de Zelensky à l’ONU et contre toute forme de double standard, par Kavita Krishnan

Les putiniens et les MAGA, les deux orphelins, par Leah MizrahiL’Ukraine, le campisme et les trotskistes italiens. Une réponse, par Fabrizio Burattini.

Une autre gauche ne peut être reportée, par Marco Noris

.La gauche, une crise trop négligée, par Fabrizio Burattini Russie-Ukraine.

Comme en août 1914… la guerre divise à nouveau la gauche !, par Yorgos Mitralias

Traduction ML