L’élection à la présidence de José Antonio Kast au Chili, le 14 décembre dernier, le montre une fois de plus : il y a dans le camp de la gauche, chez les progressistes, une sorte de sidération, ou stupeur mêlée d’incompréhension, lorsque l’on en vient à réaliser soudain que l’extrême-droite fascisante peut, en ce premier quart du XXIème siècle, arriver au gouvernement et qui plus est y parvenir par les urnes. Que s’est-il donc passé — et plus particulièrement au Chili, mais pas seulement — pour que de telles tendances si régressives et inquiétantes finissent par s’imposer ?
Après tout, les secteurs populaires chiliens, dans le sillage du coup d’État militaire de 1973 et des politiques néolibérales du général Pinochet, ont bien goûté à la médecine dictatoriale et à ses cruautés et barbaries ! Comment expliquer qu’une partie d’entre eux ait, malgré tout en 2025, choisi d’élire à la tête de leur gouvernement, un fils de nazi non repenti devenu fasciste notoire ? Apparemment c’est à rien n’y comprendre, à moins d’oser s’interroger sur le passé récent et sur les politiques majoritaires menées par la gauche depuis les dernières décennies.
Il nous semble en effet important d’aller plus loin que ne le fait par exemple Christophe Ventura dans Le Monde diplomatique, qui après avoir fait un portrait très fouillé de la montée de l’extrême-droite et de toutes les récentes interventions impérialistes états-unienne en Amérique latine, ne se contente que de rapides allusions aux difficultés de la gauche latino-américaine ainsi qu’à « l’usure des gouvernements progressistes qui ont passé de longues années au pouvoir » [1]. Comme si les orientations politiques prises par la gauche ne jouaient pas un rôle décisif dans le portrait d’ensemble.
C’est la raison pour laquelle nous pensons nécessaire de revenir attentivement sur les points aveugles ou mieux dit sur les difficultés passées des forces progressistes du sous-continent qui en dépit de toutes leurs volontés déclarées n’ont pas su ou pu faire face aux grands défis politiques des dernières décennies. On ne le dira jamais assez, quand la droite-extrême prospère et ne cesse de gagner du terrain, au point de prendre pied dans plus un des gouvernements du monde, c’est parce que la gauche —dans ses courants majoritaires — n’a pas fait ce qu’elle aurait pu ou dû faire !
Il est vrai que nous vivons une époque particulièrement difficile à appréhender ; une époque faite d’inédits et de défis gigantesques, d’« inoui » diraient même certains [2]. Mais en même temps il s’agit d’une époque dans laquelle la gauche a continué à jouer un rôle de premier plan, accumulant au passage certes plus de défaites que de succès, mais lui ouvrant néanmoins la possibilité, en en faisant un bilan sans concession, de tracer quelques lignes directrices alternatives. Des lignes susceptibles d’orienter ses interventions futures autour d’un projet de transformation sociale correspondant à un authentique projet d’émancipation collectif.
D’où l’importance d’oser prendre le temps d’en débattre le plus librement qui soit, sans tabous, ni mises à l’index, sans complaisance non plus, en toute liberté ! Ne serait-ce que pour tenter ensemble d’y voir plus clair.
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Dans un capitalisme mondialisé, toujours et encore… la lutte de classes
Ce qui caractérise notre époque — dans le cadre d’un capitalisme chaque fois plus mondialisé, en pleine mutation et à la recherche d’un nouveau souffle —, c’est la combinaison inédite de multiples crises qui inter-agissent les unes avec les autres dont au premier chef la crise climatique ; le tout dopé par la présence de classes possédantes bourgeoises particulièrement prédatrices, mais dont les fractions dominantes sont désormais emportées par le désir insatiable de reconquérir tout ce qui avait été arraché par les classes populaires lors du cycle keynésien précédent, celui des Trente glorieuses (1945-1975).
Alors qu’aujourd’hui la crise de profitabilité des entreprises ne cesse de s’approfondir malgré les espérances — non encore confirmées — d’une nouvelle révolution technologique menée autour de l’IA, jamais ce qu’il faut bien appeler « la lutte des classes » n’a été — dans les faits — aussi déterminante. Et cela, même si elle a été soigneusement invisibilisée par les élites dominantes, tout comme mise en berne par une partie de gauche, et qu’une série de phénomènes nouveaux d’atomisation sociale en brouillent l’indéniable présence.
Ce terme de luttes de classes, passé de mode, devrait pourtant redevenir central pour tous ceux et celles qui partagent l’idée d’une critique radicale du capitalisme, c’est-à-dire d’une critique qui s’emploie à prendre les choses à la racine. Car il nous offre des clefs décisives pour non seulement comprendre la période dans laquelle nous nous trouvons désormais plongés, mais aussi et surtout pour y définir, depuis la gauche, des stratégies d’intervention à la hauteur des défis rencontrés.
C’est en effet, à un formidable affrontement entre classes possédantes (détenant le capital) et classes populaires (ne détenant que le fruit de leur travail pour vivre ou survivre) auquel nous assistons depuis plusieurs décennies à l’échelle du monde. Un affrontement qui jusqu’à présent s’est soldé par une dégradation croissante des conditions d’existence matérielles comme culturelles des classes populaires.
On en retrouve les indices non seulement dans la montée foudroyante depuis une quarantaine d’années des inégalités économiques entre par exemple le 1% des plus riches et les 50% les plus pauvres [3], mais aussi dans la dégradation accélérée partout au monde des rapports de force socio-politiques entre droite et gauche, en faveur de la droite extrême. Plus encore, on en retrouve la marque aujourd’hui au coeur de ces espaces d’informations et de communication constitués autour du web et de ses nouvelles technologies de l’information — dont l’IA — qui sont monopolisées par les GAFAM et devenues, par leur opacité même, chaque fois plus synonymes de contrôle et de dépossession sociale, politique et culturelle pour de larges secteurs de la population. Avec en prime sur ce terrain aujourd’hui si décisif, une gauche démunie et profondément déstabilisée.
Il reste que si les classes dominantes et leurs thuriféraires d’extrême-droite profitent de cette dynamique et agissent en conséquence, il faut reconnaitre qu’une grande partie de la gauche — en particulier celle marquée par ses a priori socio-démocrates ou socio-libéraux — ne voit pas les choses ainsi et surfe allégrement sur le déni. Comme si désormais ces confrontations de classes pourtant grandissantes ne comptaient plus vraiment !
Et même si certains autres courants à gauche ont su — comme une réaction légitime — radicaliser leur discours en pointant du doigt avec raison les oppressions de genre, raciales, ou encore décoloniales en les combinant aux prédations environnementales, rares sont ceux qui ont su les lier organiquement à la marche structurante du capitalisme mondialisé contemporain et à la nécessité de travailler à d’authentiques stratégies politiques d’émancipations qui pourraient en dépasser le cadre actuel, et nous pousser à transiter vers un autre monde possible, post-capitaliste. Car ce recul de l’anticapitalisme ainsi que des utopies transformatrices qui traditionnellement l’accompagnent, ont facilité cet émiettement des luttes qui, aujourd’hui se recoupent sans se lier et ne se rejoignent que pour cultiver leurs différences. Pourtant, en filigrane, la marche du capitalisme triomphant est ressentie, en particulier au sein des classes populaires comme un véritable et unique rouleau compresseur duquel la gauche a été incapable de les soustraire, quand elle n’en a pas été, plus ou moins la complice directe !
Résultats : il en découle pour la gauche, une formidable crise de la stratégie politique ; et en réaction, ont fini par fleurir dans de larges secteurs de la population — en particulier dans les secteurs populaires — des sentiments de cynisme grandissant, accompagnés de colères, de désorientation et de ressentiment, en somme » »d’angoisses collectives nomades » [4] prêtes à se fixer sur n’importe quel bouc-émissaire dressé par l’extrême-droite à la vindicte publique. Avec toutes les conséquences néfastes que l’on sait. En ce sens, on peut dire que ces phénomènes délétères de raidissement social ou mieux dit encore de « néofascisation en cours » participent pleinement à ce qu’on pourrait appeler avec Ugo Palheta : « la cristallisation politique du désespoir ».
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Au Chili : de la révolte de 2019 à l’élection de José Antonio Kast en 2025
C’est dans ce contexte mondial qu’il faut comprendre la victoire de José Antonio Kast lors des dernières élections présidentielles. Et au Chili, on peut en saisir d’autant plus facilement le côté paradoxal, que seulement six ans auparavant – en octobre 2019 – s’y étaient exprimées dans la rue de puissantes volontés populaires de changement à l’encontre des legs autoritaires et inégalitaires laissés par la dictature ; legs auxquels le président de droite d’alors Sebastian Piñera, tout comme les différents gouvernements de la Concertation (oscillant au fil des ans entre le centre-droit et le centre-gauche) n’avaient pas vraiment osé ou voulu s’attaquer.
En fait, il s’est agi d’un authentique soulèvement populaire qui s’est déclenché de manière inattendue à l’occasion d’une hausse annoncée du prix du métro de 30 pesos, et qui a pris la forme dès le 19 octobre 2019 de gestes massifs de désobéissance civile et de manifestations gigantesques qui furent — couvre-feux et État d’urgence à l’appui — violemment réprimées : 31 morts, 3748 blessés (dont 427 de lésions oculaires) et près de 20 000 personnes arrêtées. Elles ne prirent cependant fin qu’un mois plus tard et qu’à la suite d’un accord passé entre partis politiques « pour la paix sociale et la nouvelle constitution », tant il semblait – comme l’évoquait le slogan repris par tous les manifestants – que « ce n’est pas 30 pesos, mais trente ans » d’abus avec lesquels il fallait finir.
De quoi révéler l’ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne ! Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, de profondes inégalités économiques et sociales se sont creusées au Chili, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l’OCDE. Et il s’est installé un régime – largement cautionné par la Concertation – où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d’éducation, de retraites et de gestion de l’eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d’enrichissement démesurés. Le tout garanti – il faut le souligner – par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n’avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant l’existence d’un État autoritaire ainsi qu’un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d’une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces.
Il faut ajouter à ce sombre tableau d’autres éléments non négligeables. Au fil des dérèglements imposés par les diktats néolibéraux du libre marché capitaliste, on a vu au Chili surgir une série de nouveaux problèmes tout à la fois inédits et préoccupants : l’implantation de puissants groupes mafieux dans le sud compliquant la question des autonomies à accorder au peuple mapuche ; mais aussi la fuite en avant incontrôlée dans l’extractivisme minier se heurtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques ; sans parler des difficultés à gérer sur le mode de l’hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l’économie latino-américaine.
Il y avait donc au Chili des années 2019-2022 — et couplé à bien des colères et frustrations collectives — un indéniable besoin de changement ; un besoin de changements structurels pensés – au sein de larges secteurs de la population – depuis des aspirations collectives à plus d’égalité sociale ainsi qu’à moins d’impunité vis-à-vis des exactions passées de l’ère Pinochet. Et cela, d’autant plus clairement que ce besoin de changement n’a cessé de s’exprimer les mois suivants, cette fois-ci dans les urnes, tant d’ailleurs au moment du plébiscite validant par un « oui » majoritaire la nécessité d’une Convention constitutionnelle (25 octobre 2020) que lors de l’élection des constituants (dont une forte majorité étaient de gauche) les 15-16 mai 2021, puis plus tard à l’occasion de l’élection du nouveau président de gauche, Gabriel Boric (11 mars 2022), avant d’être cependant abruptement stoppé le 4 septembre 2022… lorsque le projet de nouvelle constitution présenté par la gauche, fut refusé lors du plébiscite de sortie par une large majorité électorale.
Il faut préciser en effet que pendant cette crise, toute ces indéniables avancées de gauche se sont effectuées dans un contexte difficile où les forces de gauche – mouvements sociaux comme partis politiques – sont restés profondément divisées, notamment sur la stratégie à suivre, partagées entre les appels à radicaliser la lutte provenant des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés (féministe, étudiant, autochtone), et les volontés des partis de gauche (et en particulier d’une grande partie du « Frente Amplio ») de parvenir coûte que coûte, au moment de la crise de 2019, à des compromis politiques avec le gouvernement de Sebastian Piñera, fussent-ils pris derrière des portes closes et sans validation démocratique préalable. Et cela, en grande partie par crainte d’une intervention des forces armées chiliennes, mais pas seulement, par manque aussi de liens étroits avec les forces vives du pays. Car c’est là une des caractéristiques des forces politiques de gauche de cette période, celle d’être peu enracinées dans les mouvements sociaux, et donc de ne pas être l’expression politique des revendications portées par ces mouvements.
Dès lors, il n’a pas émergé au sein des forces politiques chiliennes de gauche une stratégie politique radicale qui puisse entrainer la société, à la différence de ce qui s’était passé lors des processus constituants menés par Hugo Chavez, Rafaël Correa et Évo Morales, au Venezuela, en Équateur et en Bolivie lors de la première décennie des années 2000, là où existaient autour de la présidence de chacun de ces pays, d’authentiques états-majors politiques de campagne. Et au Chili, cela s’est particulièrement aperçu, au moment de la mise en route de la Convention constitutionnelle, alors qu’une très grande majorité de constituants se situaient en termes de valeurs sociales et culturelles très à gauche de l’échiquier politique, mais sans pour autant disposer d’une perspective politique commune pour en permettre la réalisation effective, et donc pour parvenir à ce que le très avancé projet de constitution qu’ils avaient pu imaginer, puisse être validé majoritairement par la population et résister aux attaques de plus en plus systématiques et concertées de la droite [5].
Bien plus, avec l’élection de Gabriel Boric à la présidence du Chili – un des protagonistes clé de l’accord de paix promu par les partis politiques au moment du soulèvement d’octobre 2019 – s’est très vite imposée « de facto », depuis la présidence une approche politique social-démocrate voire social-libérale qui au-delà de quelques améliorations sociales non négligeables [6], était loin de répondre à l’ensemble des mécontentements et aspirations au changements existant au sein des classes populaires et qui s’étaient si fortement exprimés en 2019.
Il est vrai que le nouveau président ne disposait pas de majorité de soutien, ni au sénat, ni à la chambre des députés, et qu’enfermé dans les limitations touchant à la Convention constitutionnelle – qu’il avait lui-même acceptées lorsqu’il était à la tête du Frente Amplio –, il n’a pu jouer aucun rôle décisif pour orienter les travaux de la convention constitutionnelle et leur offrir une perspective stratégique dotée de quelque chance de victoire. Il est vrai aussi que suite à la défaite du plébiscite du 4 septembre 2022, ses marges de manœuvre politique avaient considérablement diminué, et qu’il n’a pu par la suite mener à bien – dans le cadre d’un strict respect de toutes les règles du marché néolibéral [7] — que certaines réformes très ciblées qu’acceptaient de négocier les oppositions de droite [8], dont celles proposées par la communiste Jeannette Jara, celle-là même qui sera la candidate défaite des forces progressistes, contre José Antonio Kast, en décembre 2025.
Il est vrai surtout que le gouvernement Boric a choisi de rester corseté dans des limites institutionnelles qu’il n’a jamais voulu transgresser, notamment en n’appelant pas à des mobilisations sociales de grande ampleur contre les projets de la droite [9].
Il est vrai enfin que le gouvernement Boric s’est vu – parfois à son corps défendant – participé activement au renforcement d’un Etat fort, avec sous sa présidence le maintien de l’état d’exception en territoire Mapuche, la poursuite vaille que vaille de la criminalisation des mouvements sociaux, et le renforcement du pouvoir des forces de répression, notamment pour pourchasser les immigrés sans papiers. En ce sens les manifestants, les éborgnés et les blessés de la révolte de 2019 pouvaient bien crier avec quelque raison : « Tout ça pour ça ? »
Résultats : loin d’apparaître comme ce président qui ouvrait à nouveau pour le Chili ces nouvelles avenues de liberté dont en 1973 avait parlé avant de mourir Salvador Allende, son gouvernement s’est bien vite retrouvé la cible facile des attaques orchestrées par la droite et la droite-extrême, devenant le responsable tout choisi des maux dont pouvait pâtir le pays. Laissant à l’extrême droite en général, et à Kast en particulier, le champ nécessaire pour surfer sur ces mécontentement latents et se présenter comme le candidat… paradoxalement… du changement véritable.
Les résultats électoraux du deuxième tour des élections présidentielles du 14 décembre 2025, nous donnent cependant une image plus précise de ce qui s’est vraiment joué dans les urnes, et par conséquent comprendre quelques-uns des raisons de fond qui peuvent rendre compte du succès de l’extrême-droite au Chili de 2025.
Même si au sein des grandes villes, José Antonio Kast est largement majoritaire dans les quartiers chics des grandes agglomérations (jusqu’à 90% !), il l’emporte également et largement dans le centre/sud agricole du pays ainsi que dans les régions de la frontière nord. Et cela, grâce au report de voix de Parisi, le candidat populiste du Parti des gens, qui a obtenu près de 20% des voix au premier tour. Le contraste est saisissant : dans les grands centres urbains, comme Santiago et Valparaiso, les frontières sociales sont globalement respectées : quartiers riches pour Kast et quartiers populaires pour Jara. Ce sont d’ailleurs les villes où les mobilisations ont été fortes en 2019, y compris avant cette année décisive, ce qui peut expliquer ce réflexe de classe. Par contre dans les campagnes, les villes moyennes et les petites villes, le vote populaire a été gagné par Kast, en particulier dans les zones à faibles revenus.
On peut donc se demander : pourquoi la gauche a-t-elle perdu dans ces régions le vote populaire ?
Au-delà bien entendu du puissant pouvoir de nuisance médiatique d’une extrême-droite en pleine ascension partout en Amérique latine, il y a sans doute deux grandes séries de raisons politiques que l’on pourrait avancer. La première renvoie à l’alignement progressif d’une bonne partie de la gauche derrière l’idéologie néolibérale, ou au mieux derrière le choix d’un keynésianisme « allégé ». Il n’y a pas (ou plus ?) au sein des forces de gauche majoritaires, ainsi par exemple que pouvait le symboliser l’Unité populaire de Salvador Allende, de projet de rupture, d’utopie mobilisatrice, de véritables alternatives politiques. Un projet de rupture qui parce que mobilisant en particulier les classes populaires, aurait pu contrecarrer ces sentiments collectifs de peur si fortement exacerbés et manipulés par la droite extrême. Il n’y a donc plus de projet de rupture tout à la fois mobilisant et rassurant, à tel point d’ailleurs qu’une bonne partie de la gauche chilienne en est venue à reprendre peu ou prou le discours sécuritaire de la droite : sur l’immigration, l’insécurité urbaine, la nation chilienne, etc. Or on l’imagine bien, si on a le choix et si l’on reste perméable aux campagnes de peur habilement menées par la droite extrême, il va sembler préférable d’opter pour l’original – le projet de la droite -, plutôt que pour la pâle copie de la gauche.
La deuxième série de raisons en découle et renvoie à une illusion – bien souvent véhiculée par la gauche – concernant le rôle de l’État, de ses institutions et de la démocratie parlementaire. La gauche, exception faite de la gauche radicale, continue à croire en la neutralité d’un État ; un État qui ne serait qu’accaparé par une poignée de « profiteurs », et qu’on pourrait rendre à sa nature originelle, simplement en en changeant le personnel ou en se contentant de quelques réformes constitutionnelles ou institutionnelle mineures. Il n’y a donc pas (ou plus ?) de compréhension de la nature de classe de la société et de ses implacables effets sur l’État qui nécessiterait donc des transformations majeures pour pouvoir être véritablement remis au service des intérêts les plus fondamentaux des classes populaires. Résultats : les quelques réformes que le gouvernement de Boric a pu négocier avec l’opposition n’ont pas eu la vertu mobilisatrice attendue, ni non plus ont été perçues comme ayant provoqué d’authentiques améliorations des conditions d’existence des classes populaires, permis de les rassurer sur l’avenir.
Il reste enfin un autre élément clef : la non-compréhension véritable du projet politique auquel les forces de gauche sont désormais confrontées. Car aujourd’hui, ce n’est généralement pas la droite traditionnelle qui revient au pouvoir mais une aile bien plus radicale de la bourgeoisie qui prend le dessus, avant tout en raison de la crise mondiale dont nous avons parlé. Une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie estime ainsi que, pour redresser le taux de profit, il n’est plus possible de recourir aux moyens classiques comme on en trouve à foison dans l’histoire passée : l’expansion géographique, la colonisation, ou même la révolution technologique promise avec l’informatique (et maintenant l’IA), mais qui n’a pas réussi à nous faire entrer dans une nouvelle vague d’expansion.
Elle doit donc chercher d’autres moyens : reprendre tout ce qu’elle a lâché pendant le XXème siècle. Pour cela, elle a besoin d’un État fort avec des dirigeants forts. La démocratie devient un obstacle à ce projet, et la violence d’Etat se meut en norme du pouvoir… avec des lois de plus en plus répressives, la criminalisation des mouvements sociaux, la guerre, etc.
On le voit bien dorénavant : quand la gauche est parvenu à se hisser au gouvernement avec des ambitions progressistes (au sens qu’elle souhaite donner de nouveaux droits aux classes populaires), et quand finalement elle recule au point de refuser d’entendre leurs doléances les plus claires, voire de s’affronter aux mouvements sociaux les plus avancés, la réaction de la bourgeoisie est nette : elle utilise ce moment politique pour reprendre la main. C’est ce qui s’est passé en Équateur avec Daniel Noboa, au Brésil avec Jaïr Bolsonaro, au Pérou avec le limogeage de Pédro Castillo, en Argentine avec Javier Milei, et maintenant au Chili avec José Antonio Kast. La droite extrême se nourrit des reculs de la gauche, et particulièrement quand cette dernière a pu arriver au gouvernement.
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Au-delà du Chili, l’exemple de l’Amérique latine.
Peut-être vaut-il la peine ici – pour mieux comprendre ce qui est en jeu – de ne pas en rester au seul cas du Chili, et revenir à l’histoire plus large de la gauche du sous-continent, en rappelant quelques-uns des traits socio-politiques spécifiques qui ont façonné les forces progressistes latino-américaines lors de ce premier quart du 21ème siècle.
Depuis 1998 et la victoire d’Hugo Chávez à l’élection présidentielle vénézuélienne, l’Amérique latine a connu des gouvernements de gauche dirigés la plupart du temps par des partis d’un type nouveau. Il faut dire que dans le sillage de vagues de révoltes et de mobilisations populaires anti-néolibérales, la rupture avec un lourd passé — qu’il soit social-démocrate ou stalinien [10] — a favorisé l’émergence de nouvelles formes partidaires, bien différentes de celles que l’on connaissait traditionnellement : des formes plus inclusives et diversifiées, mais aussi globalement plus lâches et floues en termes d’orientation programmatique. On peut citer à ce propos, le Parti des travailleurs du Brésil fondé autour d’une fusion entre syndicalistes (comme Lula), groupes d’extrême-gauche, militants politiques divers et religieux catholiques de la théologie de la libération. C’est aussi le cas du MVR vénézuélien (Mouvement pour la Cinquième République) créé quelques mois avant la victoire de son dirigeant Hugo Chávez, ou même du MAS en Bolivie, fusion de petits courants politiques et de mouvements sociaux en lutte, notamment paysans et indigènes. C’est encore le cas avec Alianza País en Équateur dirigé par Rafael Correa. On pourrait continuer cette énumération en rappelant l’exemple de Morena au Mexique, et bien sûr du Frente Amplio au Chili, etc.
C’est donc, dans un contexte de fortes luttes sociales anti-néolibérales et parfois « anti corruption » (comme au Venezuela ou au Mexique), mais combiné à une restructuration de l’offre politique autour du refus des vieux partis et de la promesse « plus ou moins floue » d’un nouvel État plus démocratique, qu’il faut comprendre la victoire de ces candidats de gauche charismatiques dans la première décennie des années 2000, tout comme leur volonté de rompre avec, comme disait Rafaël Correa, « la grande nuit néolibérale ». Il y a cependant un autre élément à prendre en compte : le fait qu’à cette époque ces vastes mobilisations sociales n’étaient pas défensives mais étaient portées par une véritable volonté de changement (un autre monde est possible !) et visaient à obtenir de nouveaux droits, politiques et sociaux. Comme le note Modonesi, ou encore Edgardo Lander pour le Venezuela [11], les progressismes latino-américains « étaient étroitement liés aux classes subalternes et à leurs aspirations ».
Pourtant – mis à part le cas du Mexique, de la Colombie et pour l’instant de celui du Brésil qui malgré l’épisode Bolsonaro a vu le retour in extrémis de Lula – la droite est revenue au pouvoir, notamment avec Javier Milei en Argentine, Noboa en Équateur, Kast au Chili ou Rodrigo Paz Pereira en Bolivie. Quant au Venezuela, au-delà même du kidnapping du président Maduro et de son épouse par les forces US et les tractations qui ont suivi avec une aile plus docile de la mouvance maduriste, le pouvoir sur place reste aux mains d’une petite fraction de possédants et de militaires qui se sont enrichis de leur proximité avec le pouvoir politique et ses ramifications, et n’hésitent pas à réprimer la population.
Or ce renversement de situation s’est produit indépendamment des orientations de départ de ces gouvernements de gauche, qu’ils soient considérés comme radicaux, comme au Venezuela ou en Bolivie, ou simplement de tendance social-démocrate comme au Brésil ou en Argentine. En fait, qu’y a-t-il de commun entre un gouvernement Kirchner en Argentine, le régime de Chávez, celui de Boric au Chili ou les présidences de Lula au Brésil ? Peu de choses, sinon la volonté de mieux répartir les richesses. Mise à part cela, les orientations des uns et des autres divergent, oscillant entre une volonté de rompre avec le passé comme au Venezuela et celle de composer avec ce dernier comme en Argentine. Pourtant l’effondrement des partis de gauche est, sous des formes diverses, manifeste, partout ou presque. Comment alors en expliquer les raisons ?
En fait, il faut se rappeler que ces gouvernements de gauche qui ont gagné les élections sur la base de mobilisations populaires et d’un refus très majoritaire du néolibéralisme, se sont vite retrouvés – une fois au pouvoir – à s’opposer, d’une manière ou d’une autre à ces revendications populaires et anti-néolibérales. On peut prendre l’exemple de l’Équateur de Correa qui, une fois passés les premiers élans de la révolution citoyenne, a criminalisé les mouvements sociaux allant jusqu’à interdire un syndicat enseignant et à saisir les biens de la Conaï. On peut penser aussi à celui du Venezuela qui n’a pas hésité à faire scissionner le mouvement syndical de manière à créer de toute pièce un interlocuteur syndical exclusif et plus facilement manipulable. Et on retrouve la même logique dans le cas de la route de Tipnis en Bolivie dont la décision de la faire traverser un parc national s’est faite contre l’avis des populations concernées.
De manière globale, ces gouvernements de gauche se sont pliés aux exigences de la mondialisation néolibérale. Ils se sont rapidement ralliés, à quelques nuances près, aux politiques extractivistes menées ailleurs par la droite. Dans la dernière période de leur existence, ils ont tous privilégié un développement primaire dirigé vers l’exportation, et cela malgré les dégâts environnementaux et sociaux qui en sont toujours la conséquence. En Bolivie, au-delà de l’échec de l’exploitation du lithium, ces politiques ont favorisé la production agricole et l’élevage intensifs destinés à l’exportation, mais au détriment d’une déforestation massive. En Équateur, après avoir tenté une politique audacieuse pour restreindre la production pétrolière, le gouvernement Correa a finalement décidé de fournir des concessions aux compagnies pétrolières et a criminalisé, voire interdit, des ONGs qui contestaient cette décision. Il a aussi développé l’exploitation des gisements de minerais, dont l’or, avec les méthodes extractives traditionnelles conduisant à la contamination des sols. Le Venezuela a créé des Zones Economiques Spéciales, dont la plus remarquable est l’Arc Minier de l’Orénoque, où tous les droits sociaux et environnementaux sont désormais restreints, voire abolis.
Ces régimes progressistes sont en outre revenus sur leurs engagements de départ, concernant l’utilisation de ces nouveaux droits politiques et sociaux qui avaient été accordés, que ce soit en ne consultant plus les populations concernées par un projet économique d’ampleur comme en Bolivie, ou encore en instaurant la restriction du droit de grève comme en Equateur, ou en n’appliquant pas le nouveau code du travail comme au Venezuela.
Quant à la revitalisation d’une « citoyenneté active » vécue à travers des mobilisations sociales de grande ampleur et dont l’arrivée au gouvernement de la gauche avait été le symptôme, elle a vite été réduite à une simple « citoyenneté électorale formelle », dépossédant « de facto » la population de sa capacité d’agir sur les évènements et d’améliorer son futur. Ce qui en retour a créé un fort ressentiment, et pas uniquement contre les élites en général, mais contre les partis de gauche qui paraissaient avoir trahis leurs espoirs initiaux. Dans tous ces pays, il y a eu un moment où le cours des choses a basculé et où le régime a commencé à s’opposer à une partie grandissante de sa base sociale
Bien sûr, mettre le doigt sur certaines des politiques progressistes et leurs indéniables effets contre-productifs, ne veut pas dire qu’il ne faut pas prendre en compte les facteurs dits « exogènes », c’est-à-dire ceux qui ne dépendent pas directement des gouvernements élus. Dans un monde néolibéral et dans des économies largement dépendantes, comme le sont les économies latino-américaines, ils pèsent lourds. On le sait et on le voit bien avec les méthodes de blocus utilisées contre Cuba et le Venezuela : les armes de l’impérialisme sont efficaces, et il ne s’agit pas de nier leur importance.
Mais en dehors des facteurs « exogènes » il y a aussi des choix politiques dits « endogènes », et par conséquent des marges de manœuvre possible sur lesquelles on peut jouer, si on peut dire, « de l’intérieur ». Par exemple, la décision d’orienter le développement autour de politiques extractivistes renforce la dépendance au marché mondial. Le cas du pétrole est éclairant. Quand le baril dépassait les 100 dollars, les pays producteurs, dont le Venezuela, ont construits leurs politiques sociales grâce à cette rente pétrolière. Mais dès 2014, avec la baisse rapide du prix du baril (qui a chuté à 40 dollars), non seulement la rente a fortement diminué, mais les coûts d’exploitation ont fini par dépasser les revenus, ce qui a obligé à réduire voire à supprimer la politique de redistribution des profits pétroliers en direction des services publics et des catégories sociales les plus pauvres. Cette baisse a aussi accéléré les politiques extractivistes qui ont cherché d’autres sources de rente, que ce soit l’or, le gaz, le lithium mais aussi l’agriculture et l’élevage intensifs dévolus aux exportations.
Et il n’y a pas que dans le champ économique où l’on peut disposer de marges de manœuvre appréciables. On en retrouve aussi dans le champ politique. D’autant plus si on se rappelle que, pour les forces de gauche, la politique n’est pas l’art du possible, mais bien plutôt l’art de rendre les choses possibles( [12]. Aussi si la gauche prétend prendre à cœur les intérêts des classes populaires, elle ne peut que s’employer à d’ores et déjà rendre ces dernières partie prenante de ce nouveau pouvoir qu’elle commence à occuper dans la sphère gouvernementale et tente de reconstruire partout ailleurs. Or quand les masses populaires mobilisées se voient dépossédées du pouvoir politique qui devrait leur revenir au profit d’une élite institutionnalisée, cela favorise non seulement la dépolitisation, mais aussi un profond ressentiment. Et dans la plupart de ces récentes expériences gouvernementales de gauche, on a noté l’existence d’une « séparation » lourde de conséquences entre les « agissants » qui sont au pouvoir et « les spectateurs » de l’action gouvernementale. Une première séparation qui se redouble d’une seconde existant entre ceux qui subissent le chaos économique, l’incertitude du lendemain et ceux qui ont des privilèges de fonction (aussi bien en termes économiques que de par leur situation de pouvoir) et qui éventuellement profiteront de la corruption.
Dans tous les pays dirigés pendant un temps par des gouvernements progressistes, cette addiction au pouvoir se doublant d’avantages matériels a permis la consolidation de couches économiques issues du pouvoir qui bradent leurs aspirations initiales contre un confort bourgeois. C’est le cas de « la bolibourgeoisie [13] » au Venezuela, de la couche issue des populations indigènes happées par les institutions en Bolivie, du nouveau patronat constitué grâce à la politique développementiste de Correa en Équateur. Et comme le dit un proverbe, « il est plus facile de changer d’opinion que de façon de vivre », ces couches sociales, en se consolidant, se heurtent frontalement aux aspirations populaires de justice sociale ainsi qu’à leur volonté nouvelle de participer aux affaires politiques de la cité.
Ce détournement, ou peut-être mieux dit, ce désarmement des mobilisations populaires en ce premier quart du XXIème siècle n’a pas lieu à n’importe quel moment. Il s’inscrit dans le sillage de la crise de 2008 et de l’incapacité de la bourgeoisie internationale à stabiliser le monde selon ses intérêts bien comptés. Et il opère au même moment où dans un contexte de guerre commerciale ouverte avec la Chine, une fraction de cette classe dominante s’est radicalisée et lorgne ouvertement vers l’extrême-droite, seule option politique susceptible, selon elle, de consolider sa place dans le nouvel ordre mondial. C’est dans ce contexte précis… de radicalisation à droite et de déception envers les forces de gauche, que l’extrême droite (où des partis de droite traditionnels en cours de radicalisation) prend la direction des affaires et balaye une gauche perçue comme trahissant ses mandants.
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Conclusion
On le voit, il vaut la peine de reprendre le fil de l’histoire récente. D’autant plus que celle-ci a été en Amérique latine particulièrement riche, certes d’échecs patents, mais aussi de promesses et d’initiatives audacieuses dont il ne faut savoir rappeler les élans prometteurs. Pour ne pas oublier, et surtout pour chercher à comprendre là où le fil s’est brisé ainsi que pour en renouer les morceaux épars, reprendre la lutte là où elle s’est affaissée, ou a échoué.
Le Chili nous rappelle bien cette trajectoire, toujours à reprendre à partir des luttes collectives qui se nouent ici et maintenant. Après 17 ans d’une dictature de sécurité nationale (1973-1990), combinant néolibéralisme débridé et répression sanguinaire, le peuple chilien était parvenu – grâce notamment aux grandes protestas populaires des années 83-86 – à retrouver le chemin de la démocratie formelle, à ré-ouvrir des espaces démocratiques, certes encore étroitement contrôlés par des militaires, mais qui tout de même laissaient entrevoir pour les classes populaires un avenir ouvert sur bien des possibles.
Mais c’était sans compter sur la cage de fer du capitalisme néolibéral et sur les politiques des partis de centre-droit-centre gauche qui se sont depuis succédées au Chili et ont mis de côté la lutte au capitalisme néo-libéral, faisant du statu-quo leur vade mecum. La rébellion populaire de 2019 impulsée par les mouvements sociaux les plus dynamiques (féministe, étudiant, autochtone, écologiste, etc.) a soudainement ré-ouvert le jeu. Mais faute d’avoir pu offrir un débouché politique digne de ce nom à toutes ces aspirations populaires, la gauche politique chilienne s’est retrouvée finalement à la remorque des événements, sur la défensive, quand ce n’est pas en partie défaite. Alors qu’au même moment la droite et la droite-extrême parvenaient à s’imposer chaque fois plus auprès de larges secteurs de la population, y compris populaires.
Ce constat propre au Chili n’est pas unique. Dans tous les pays dirigés par un gouvernement de gauche, en Amérique latine et évoqués ici, ce renversement de perspective a été total. Soit parce qu’il a été suscité par des élections perdues, comme en Équateur, en Argentine, en Bolivie, soit parce qu’il a été promu de l’intérieur comme au Venezuela avec le triomphe d’une « bolibourgeoisie » directement issue du pouvoir politique de gauche.
On pourrait en déduire – bien superficiellement – que la défaite est alors inéluctable, surtout si elle se trouve liée à une offensive extérieure menée directement ou indirectement par l’impérialisme US. Mais ce serait admettre – à l’encontre de bien des leçons du passé – que tout projet de transformation sociale populaire est impossible du moment qu’il est soumis à la présence de facto d’une tutelle impérialiste [14].
On peut à l’inverse, opter pour cet « autre monde possible » à l’horizon duquel se déploient toujours les luttes sociales et l’action politique de gauche. Et depuis cette perspective, on peut oser revenir à l’histoire et s’engager à regarder de plus près les mesures réellement prises par ces gouvernements progressistes latino-américains, les bifurcations et les choix politiques qu’ils ont opérés, la réalité de la participation populaire qu’ils ont favorisée ainsi que la prise en compte ou non des divergences qu’ils sont eues avec les mouvements sociaux. Le tout bien sûr, en tenant compte des rapports de force existant, des pressions des marchés financiers ou encore de l’agressivité de l’impérialisme US. À la manière de cette « mémoire du futur » mise à l’honneur par les féministes chiliennes, et qui cherche à combiner d’un même élan, l’héritage du passé et la préoccupation soucieuse du futur.
C’est cette deuxième voie qui est porteuse d’espoir et qui seule pourra nous faire retrouver le chemin des victoires.
Patrick Guillaudat
Pierre Mouterde
Paris/Québec, le 2 février 2026
Notes
[1] Voir : M. Trump, pirate des caraïbes, Le Monde diplomatique, janvier 2026.
[2] Voir ce propos dans Avant d’en arriver là, essai choral sur le péril fasciste, Montréal, Écosociété, 2026, les interventions d’Alain Deneault, p. 17/18
[3] Voir le rapport sur les inégalités mondiales du World Inequality Lab (WIL). Quelques données en ressortent : 75% de la richesse mondiale appartient aux 10% les plus riches de la planète, pendant qu’il ne reste que 2% de cette dernière à la moitié la plus pauvre de l’humanité. « Dans le monde, plus de la moitié (53%) des salaires, primes, dividendes et autres gains en capital est allée en 2025 dans les poches des 10% les plus riches. Les 40% de la population suivante ont eu droit à 38% du total du revenu. La part qui est revenue à la moitié de la population la plus pauvre n’a été que de 8%. Un Occidental (Europe, USA) continue de gagner en moyenne, à parité du pouvoir d’achat, 3 fois plus qu’en Amérique latine, 6 fois plus qu’en Asie du sud et 12 fois plus qu’en Afrique subsaharienne.
[4] Ces angoisses ne trouvant pas de représentations adéquates pour faire face aux dangers pressentis, se sont donc peu à peu transmuées en ces angoisses indéterminées et sans objet (dont parle la psychanalyse, voir Freud, Reich, Fromm, etc.), toutes prêtes à se fixer sur n’importe quel objet de substitution, faisant ainsi naître ce qu’on pourrait appeler des « angoisses nomades », devenant ainsi des « angoisses contre-productives et paralysantes » en termes de projet émancipateur.
[5] Ces constituants sont parvenus à élaborer une constitution – sur papier – en tous points avancée : institutionnalisant la parité homme/femme et reconnaissant le droit à l’avortement, formalisant le retour de l’État social (gratuité de la santé et de l’éducation) comme le principe de la pluri-nationalité ou encore de l’autonomie des régions, intégrant au passage non seulement de nettes préoccupations écologiques, mais encore plusieurs notables mécanismes de démocratie participative. Faisant même miroiter les promesses d’une incontestable révolution constitutionnelle !
Voir à ce propos l’ouvrage de Pierre Dardot La Mémoire du Futur, Chili 2019-2022. Révélateur cependant : cet auteur va – en conclusion de ce livre et loin de toute compréhension stratégique des rapports de force en présence – se contenter de valoriser le projet de constitution concocté par la gauche, ce qu’il dénomme d’une belle formule empruntée au mouvement féministe chilien, « la mémoire du futur ». Mais sans jamais vraiment s’attarder – autrement que pour noter les manœuvres déloyales de la droite – aux raisons politiques de fond qui pourraient expliquer le rejet par la population de ce projet de constitution. Par exemple en se référant aux stratégies mises en place par le gouvernement de Gabriel Boric, la gauche et les mouvements sociaux ainsi qu’à leurs possibles erreurs ou maladresses, ou encore en analysant les rapports de force réellement existants entre les forces de droite montantes, la très puissante oligarchie économique, et l’ensemble des classes populaires chiliennes.
[6] Voir le bilan qu’en a fait Gabriel Boric à la fin 2025 : amélioration des pensions des personnes âgées (avec réforme du système prévisionel permettant, en plus d’un apport de l’Etat et des salariés, une cotisation de 7% des employeurs) ; une augmentation du salaire minimum ; un remboursement progressif de la dette due par l’Etat aux professeurs ; un plan de soutien au logement social ; la baisse de 44 à 42 heures de la journée de travail.
[7] Voir à ce propos la nomination de Mario Marcel Culell en tant que ministre des finances, alors qu’il a été ancien directeur du Budget sous Frei et Lagos, puis Président de la Banque centrale du Chili nommé par Bachelet puis reconduit par Pinera.
[8] Il faut noter que tous les projets de lois sociales (notamment sur la réduction du temps de travail ou la réforme des retraites) ou à portée écologique (contrôle de l’eau, etc.) ont été à chaque fois soit repoussés, soit largement rognés par le Sénat et l’Assemblée Nationale, tous deux dominés par les forces d’opposition.
[9] C’est là une différence avec le Président de gauche Gustavo Petro de Colombie qui, bien que ne disposant pas d’une majorité parlementaire, a appelé la population à descendre dans la rue pour défendre sa réforme du travail ; ce qui a lui a permis de gagner.
[10] C’est le parti social-démocrate vénézuélien de Carlos Andres Perez qui fut responsable des massacres de population connus comme étant ceux du Caracazo au Venezuela en 1989, et qui en mina définitivement la légitimité. Et dans le sillage de la chute du mur de Berlin, tous les partis latino-américains liés à l’ex URSS ou d’obédience stalinienne perdirent une grand part de leur traditionnel crédit.
[11] Voir aussi la citation de Edgardo Lander reprise dans notre ouvrage, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M Éditeur, 2012 (p. 131) : « le changement le plus important qui s’est donné au Venezuela tout au long de ces années, ce sont les transformations de la culture politique et les processus d’inclusion, l’incorporation comme sujets de l’action politique et organisatrice des majorités pauvres du pays qui se trouvaient exclues ».
[12] Voir la formule de Walter Benjamin : « Désormais la politique prime l’histoire ».
[13] Voir notre ouvrage, Les couleurs de la révolution, la gauche à l’épreuve du pouvoir, Venezuela, Équateur, Bolivie, un bilan à travers l’histoire, Paris Syllepse, 2022 (p.140/141).
[14] C’est la conclusion logique sur laquelle devrait déboucher tous les « campistes », qu’ils soutiennent Maduro du Venezuela ou Ortega du Nicaragua, ou qu’ils soient les inébranlables afficionados de l’équatorien Correa ou du bolivien Morales. Ne considèrent-ils pas leurs échecs comme le résultat d’un « complot impérialiste » ?
