La lutte contre la superstition religieuse et les efforts visant à rompre le lien entre religion et pouvoir ont des racines profondes en Iran. Contrairement à la croyance répandue selon laquelle la laïcité est un phénomène purement occidental ou moderne, l’histoire iranienne est riche en efforts inspirés par les Lumières qui ont critiqué la religion non pas en tant que question de foi, mais en tant qu’appareil politique servant à opprimer et à abrutir les populations. Des mouvements anticléricaux de la révolution constitutionnelle aux intellectuel·les de l’ère Reza Shah, en passant par les luttes contemporaines, l’opposition à l’obscurantisme religieux s’est toujours opposée directement au pouvoir en place, car en Iran, la religion n’a pas été marginale, mais au cœur même de l’appareil de domination.
Parmi ces efforts, Sadegh Hedayat se distingue comme l’une des figures les plus brillantes et les plus impitoyables de cette tradition des Lumières. Écrivain qui ne s’est pas contenté de remettre en question la superstition, mais qui s’est heurté à l’institution religieuse elle-même, aux classes sociales établies et aux structures politiques corrompues, et ce non pas à travers des manifestes, mais à travers des romans, des nouvelles et une satire noire. Ses œuvres, en particulier celles des années 1940, reflètent une crise profonde entre le désir de renaissance sociale et la domination persistante de la superstition, de la pauvreté et de la théocratie.
Parmi ses nombreuses œuvres, le roman Hâdji Agha occupe une place particulière. Plus qu’un récit narratif, il s’agit d’un monologue et d’un dialogue crus et troublants issus de l’esprit et du langage d’un type social distinct : une classe issue de la tradition, de la religion, du bazar et de l’appareil sécuritaire en Iran, incarnée par des figures telles que « Hâdji Agha ». Ce roman est non seulement l’une des œuvres les plus politiques et les plus franches de Hedayat, mais il constitue également l’une des critiques les plus impitoyables de la structure du pouvoir dans l’Iran moderne.
Le roman a été écrit en 1945, à un moment décisif de l’histoire contemporaine de l’Iran, juste après la chute de Reza Shah à la suite de l’occupation alliée pendant la Seconde Guerre mondiale, et avant la montée des mouvements nationalistes et démocratiques sous l’ère Mossadegh. Cette période a été marquée par un climat politique relativement ouvert et une certaine liberté de la presse, mais aussi par une rivalité intense entre les monarchistes, le clergé, le bazar, les forces féodales et les groupes de gauche et progressistes. Hedayat, dont la perspective ne sanctifiait aucun de ces blocs, s’est plutôt concentré sur les forces qui, derrière toutes ces luttes, cherchaient à reproduire la domination, l’ignorance et la pauvreté.
C’est dans ces conditions que le Parti Tudeh a été créé en Iran. Les fondateurs/fondatrices de ce parti étaient des survivant·es du groupe connu sous le nom des « Cinquante-Trois », qui avaient été arrêté·es et emprisonné·es sous le règne de Reza Shah. Lors des élections pour la 14e session de l’Assemblée consultative nationale, 23 candidat·es du Parti Tudeh ont obtenu 200 000 voix, soit plus de 13% des suffrages exprimés à l’échelle nationale. À cette époque, la population iranienne était d’environ 12 millions d’habitant·es. Comme le note Ervand Abrahamian, « pour la première fois dans l’histoire de l’Iran, une organisation radicale non religieuse a obtenu le soutien populaire ». Le Parti Tudeh exerçait également une influence considérable dans le domaine culturel, de Nombreuses et nombreux écrivains et poètes du pays y étant affiliés d’une manière ou d’une autre.
Sadegh Hedayat n’a jamais adhéré au Parti Tudeh, mais nombre de ses ami·es proches, tels que Bozorg Alavi, Abdolhossein Noushin, Khalil Maleki, Ehsan Tabari et Jalal Al-e Ahmad, en étaient membres. Hedayat a également autorisé à plusieurs reprises les membres du parti à tenir leurs réunions secrètes dans sa résidence, bien qu’il ait lui-même rarement pris part aux discussions. En 1945, il devint contributeur à Payam-e Now, une revue affiliée à la Société des relations culturelles irano-soviétiques, et fut un membre actif de son comité de rédaction.
Hâdji Agha n’est pas seulement le nom d’un personnage fictif, c’est un titre qui incarne un type social profondément ancré dans la structure de classe historique de l’Iran. Le terme « Hâdji » désigne une personne qui a accompli le pèlerinage à La Mecque, souvent associé à la respectabilité religieuse, tandis que « Agha » est un titre indiquant le statut, l’autorité ou l’ancienneté. Combinés, HâdjiAgha représente une figure qui allie piété religieuse, conservatisme social et influence économique, généralement un marchand du bazar, un propriétaire foncier ou une personnalité locale qui utilise l’apparence de la foi et de la tradition pour assurer son pouvoir et protéger ses privilèges.
Hâdji Agha ne doit pas être considéré comme un simple personnage, mais comme le représentant d’un ordre social, un ordre que Hedayat dépeint clairement, sans détour et sans pitié. Dans ses conversations avec « Hojjat-ol-Shari’eh », une sorte d’alliance historique émerge entre la religion, le bazar, la violence et l’appareil d’État, dont le but est de réprimer la conscience publique, de préserver la hiérarchie des classes et de maintenir l’exploitation. Avant que le vocabulaire politique moderne de termes tels que « populisme », « idéologie » ou « propagande » ne se généralise, Hedayat avait déjà exposé les fondements de ces mécanismes dans son œuvre.
L’institution du pouvoir et l’ordre social dans le dialogue de Hâdji Agha
Dans le long monologue révélateur de Hâdji Agha, le personnage principal n’apparaît pas comme un individu, mais comme la voix d’un système de domination et de hiérarchie de classes. Son discours est truffé de confessions sans détour qui exposent comment une classe particulière de marchands, de clercs et d’élites locales s’appuie délibérément sur la reproduction de la pauvreté, de l’analphabétisme et de l’humiliation des populations pour préserver sa place au sommet de la pyramide sociale.
Pour Hâdji Agha, la connaissance et la conscience sont des menaces directes pour le pouvoir. Il s’exprime en termes purement instrumentaux, affirmant que si le fils d’un herboriste ou de Mashdi Taghi apprend à lire et à écrire, il ne pourra plus être trompé ; il commencerait à remettre en question leurs paroles et à les dépasser. Ce point de vue reflète la crainte des classes supérieures face à la mobilité sociale des classes inférieures, une crainte qui est gérée à l’aide d’outils tels que la censure, la déformation de l’éducation, l’endoctrinement religieux et la corruption institutionnalisée. Le maintien de l’ignorance et de la faim n’est pas un signe d’échec, mais une politique délibérée. Ici, la pauvreté n’est pas seulement une arme économique, mais une condition pour la survie des dirigeants.
La mentalité de Hâdji Agha s’inscrit clairement dans la logique du système féodal-clientéliste et du capitalisme comprador. Dans l’ordre féodal, il existe une relation de dépendance affective et de contrôle économique entre le propriétaire foncier et le paysan : le paysan est impuissant et reconnaissant ; le propriétaire foncier, paternaliste et omniscient. Mais dans ce roman, cette structure se confond avec la réalité de l’économie politique iranienne à une époque où le pays s’était ouvert aux capitaux étrangers et aux importations. Il en résulte une classe qui ne produit ni ne développe, mais qui vit des rentes de l’État, de la contrebande et de la dépendance vis-à-vis des puissances étrangères. C’est précisément cette classe que Hedayat identifie avec perspicacité comme le lien entre les marchands, les religieux et l’État : parasitaire et secrète.
L’un des concepts clés que Hedayat présente avec un humour noir et à travers une confession directe est l’idée du « peuple comme vache à lait ». Cette métaphore montre clairement que cette classe ne considère pas le peuple comme des participant·es ou des égales/égaux, mais comme des sources d’exploitation continue et permanente. Hâdji Agha déclare ouvertement que réformer la société signifierait la fin de sa domination et de celle de sa classe ; par conséquent, la société ne doit pas être autorisée à s’améliorer. Ce point de vue représente le langage démasqué d’une idéologie répressive, qui non seulement tire profit de l’asservissement du peuple, mais le considère comme nécessaire à sa propre survie.
Dans cette partie du roman, Hedayat, dans un style que l’on pourrait qualifier de « récit inversé du pouvoir », dévoile le masque d’une classe qui se présente publiquement comme servante du peuple et gardienne des valeurs, mais dont la survie même dépend de l’arriération des masses. Le discours de Hâdji Agha révèle une vision du monde dans laquelle même le vote, l’éducation, les soins de santé ou l’espoir d’une vie meilleure du peuple sont considérés comme des menaces. Dans cette optique, l’ordre de classe n’est pas quelque chose de naturel, mais le produit de stratégies politiques actives conçues pour « maintenir le peuple dans l’ignorance ».
Le rôle de la religion, de la superstition et du clergé en tant qu’instruments politiques
L’une des critiques les plus fondamentales – et en même temps les plus explicites – dans HâdjiAgha est la dénonciation par Hedayat de l’institution religieuse et du clergé en Iran. Il ne s’agit pas d’une critique philosophique de l’existence de Dieu ou de la religion, mais d’une dénonciation politique du rôle historique de la religion dans la reproduction de la domination. Dans ce roman, Hedayat établit une distinction nette et sans équivalent entre la « piété » et le « croyant fanatique utile ». Pour Hâdji Agha, la société n’a pas besoin de musulman·es ou de croyant·es au sens moral, mais plutôt d’une masse d’individu·es superstitieuses/superstitieux, se frappant la poitrine, s’autoflagellant, se lamentant et possédé·es par des démons – des personnes éloignées de la raison, du doute et de l’indépendance intellectuelle, et qui peuvent être facilement mobilisées et manipulées.
Ce point est explicitement souligné dans le dialogue entre HâdjiAgha et Hojjat-ol-Shari’eh : la religion n’a pas pour but de réformer les personnes, mais de les maintenir dans l’arriération. Des déclarations telles que « Nous ne voulons pas que vous alliez corriger les prières et les jeûnes des gens » ou « Nous devons promouvoir les anciennes coutumes au nom de la religion » montrent clairement que, dans ce mécanisme, la religion n’est pas une source de guide spirituelle, mais un outil de contrôle social. Ce que Hedayat critique, c’est l’utilisation instrumentale de la religion, une religion reproduite non pas pour sa vérité, mais pour son utilité dans le maintien du pouvoir.
Cette vision instrumentale de la religion se cristallise dans une déclaration célèbre de Ruhollah Khomeini en 1979, lorsqu’il a déclaré : « Nous construirons à la fois ce monde et l’au-delà. C’est précisément l’une des choses qui doit se produire, et elle se produira. » À première vue, cela semble être une promesse combinant prospérité matérielle et salut spirituel. Pourtant, au fond, elle repose sur la même double logique que celle exposée par Hedayat dans Hâdji Agha : l’utilisation du langage religieux pour légitimer le pouvoir politique et la transformation de la religion en couverture idéologique pour la domination. Comme Hâdji Agha, Khomeini n’invoquait pas la religion uniquement pour le culte ou le salut, mais comme un outil pour « gouverner » le peuple – une forme de gouvernance dans laquelle l’au-delà est promis, tandis que le présent est géré par la répression, l’ignorance et l’inégalité. Cette fusion – qui va de la propagation de la superstition à une économie basée sur la charité, de l’autorité cléricale à la mobilisation de masse – est précisément ce que Hedayat, avec une précision prophétique, avait déjà mis à nu dans le langage de HâdjiAgha, bien avant que cela ne se produise.
Ici, la religion devient un moyen de tromperie. Ce qui est promu, ce n’est pas la foi ou la moralité, mais la croyance au miracle d’un sanctuaire, aux exorcismes, à l’inauguration de salles de deuil et à la propagation de l’autoflagellation. L’objectif est de créer une société incapable de protester, dont la logique est mythique et l’esprit obscurci par la peur et la magie. Il s’agit là de la matérialisation d’une politique délibérée de « propagation de la superstition » : une stratégie visant à promouvoir les superstitions religieuses et rituelles afin de détourner la conscience publique de l’analyse sociale, de la conscience de classe et de la compréhension historique.
Hedayat ne se contente pas ici d’une analyse purement littéraire ou culturelle ; il révèle avec précision comment la superstition et un clergé allié au pouvoir fonctionnent comme des outils pour bloquer l’émergence de mouvements sociaux, de luttes pour la liberté et de conscience collective. Lorsque Hâdji Agha déclare : « Ce n’est qu’en répandant la superstition et en semant le trouble au nom de la religion que nous pourrons mettre fin à ces nouveaux mouvements », il expose en fait le mécanisme de survie autoritaire. Dans cette logique, la religion n’est pas seulement un moyen de répression physique ; elle est bien plus efficace que la police ou l’armée : elle agit comme une arme idéologique, qui occupe l’esprit et réduit au silence.
Ainsi, dans Hâdji Agha, le clergé n’est pas le gardien de la foi du peuple, mais un complice des politiques anti-conscience. Le pleureur fanatique est plus utile à cet ordre que l’enseignant critique. Et c’est cette réalité que Hedayat, sans fléchir et avec une sombre ironie, place au centre de son roman : l’alliance entre le pouvoir et la superstition comme lien stratégique pour la survie de la domination.
Reza Shah et la reconstruction du nationalisme aux yeux des classes supérieures
L’un des aspects les plus subtils et significatifs de Hâdji Agha est la manière dont cette classe sociale aborde le phénomène Reza Shah. À première vue, Hâdji Agha semble critique à l’égard de Reza Shah, mais ses critiques sont superficielles, tactiques et calculées. Il accuse Reza Shah d’avoir changé des aspects superficiels, tels que les vêtements et les couvre-chefs, et affirme qu’il « ne savait pas ce qu’il faisait » et « agissait sur ordre ». Pourtant, dans le même souffle, il ajoute que les actions de Reza Shah peuvent être justifiées au nom de « l’unité islamique » et d’intérêts politiques et sécuritaires plus larges. Cette double position est essentielle pour comprendre la relation entre les classes supérieures et le nationalisme de Reza Shah : embrasser l’image d’un dictateur modernisateur tout en rejetant ses conséquences sociales.
Pour Hâdji Agha et ses pairs, Reza Shah représente à la fois une menace et une opportunité : une menace parce que ses écoles, ses réformes de la presse et ses modernisations superficielles ont ouvert aux populations une petite fenêtre sur la prise de conscience ; une opportunité parce que son ordre centralisé et militarisé leur a permis de consolider le commerce, le clientélisme et l’hypocrisie religieuse sous le couvert de la sécurité. Hâdji Agha déclare ouvertement : « Reza Shah doit être transformé en chemise d’Othman », ce qui signifie qu’il devrait être publiquement maudit tandis que son héritage répressif et conservateur est utilisé pour réprimer le progrès social. Ce paradoxe reflète exactement la position dans laquelle se trouvaient de nombreuses classes influentes d’Iran après Reza Shah : s’opposer ouvertement au dictateur tout en soutenant intérieurement son ordre autoritaire.
Dans ce cadre, Reza Shah devient un instrument idéologique servant à reproduire le pouvoir des classes. Au lieu de guider la société vers la modernité sociale, la justice et l’alphabétisation, des personnalités telles que Hâdji Agha transforment ses réformes en outils de contrôle des populations, de préservation d’une religion instrumentalisée et de répression des mouvements émergents. Ce qui se déroule n’est pas une véritable transformation, mais une reconstruction des relations de pouvoir, enveloppée dans le langage du nationalisme et de l’autoritarisme moderne.
Dans cette section, sans louer ni critiquer directement Reza Shah, Hedayat met habilement en évidence l’une des caractéristiques centrales de la « modernisation autoritaire » de l’Iran : un processus de modernisation qui n’est pas motivé par la participation publique, mais par un contrôle descendant, le spectacle et l’élimination des forces sociales enracinées. C’est pourquoi les classes supérieures traditionnelles, malgré leur mécontentement à l’égard de certains aspects du règne de Reza Shah, ont soutenu son projet dans son ensemble. Loin de menacer l’ordre de classes, la modernisation autoritaire a servi à le renouveler.
De ce point de vue, la critique de Hâdji Agha à l’égard de Reza Shah n’est ni morale ni fondée sur des principes, mais plutôt l’expression d’une inquiétude de classe. Pour lui, le nationalisme n’a de valeur que dans la mesure où il unit les élites religieuses et politiques tout en bloquant la prise de conscience et le soulèvement des populations. C’est pourquoi il défend « l’unité islamique » sous le couvert du nationalisme, tout en insistant sur le maintien des divisions entre sunnites et chiites à des fins de contrôle interne. Ici, la religion et la nationalité ne sont pas des valeurs, mais des instruments. Et c’est précisément ce que Hedayat dénonce, d’un ton sans concession et impitoyable.
La politique de la mobilisation des populations : de l’instrument à la confession
L’une des caractéristiques les plus marquantes de Hâdji Agha est la franchise brutale de ses confessions. Au lieu d’offrir des justifications ou des illusions, Hâdji Agha parle sans détour et sans hésitation du besoin structurel de sa classe pour la pauvreté, la superstition et l’ignorance. Cette franchise, bien que teintée d’ironie, est terrifiante, car elle révèle que le pouvoir ne naît pas par hasard, mais qu’il investit délibérément dans la fabrication et l’abrutissement des populations. « Nous avons plus besoin des mendiant·es que les mendiant·es n’ont besoin de nous », dit-il, exprimant ainsi de manière crue l’inversion morale qui est au cœur du pouvoir.
Dans son discours, Hâdji Agha énumère une série d’éléments culturels publics qu’il juge utiles : les mendiant·es, les rituels de deuil, l’autoflagellation, les fumeries d’opium, les exorcismes, les coups sur la poitrine, les sanctuaires, les voiles de prière et les religieux grossiers. Ce ne sont pas seulement des fragments de la culture religieuse ou traditionnelle, mais des instruments politiques destinés à réprimer la pensée, à renforcer la passivité et à contrôler le comportement collectif. Ce que nous voyons ici, c’est une fusion entre religion et violence, entre peur et spectacle, le tout au service du maintien de l’ordre social. Hâdji Agha parle d’un « monstre » qui doit être créé pour effrayer les populations et les maintenir dans l’obéissance. Ce monstre peut être un religieux, un policier, un démon, voire « Dieu » lui-même. Quoi qu’il en soit, il doit empêcher les personnes de vivre dans le présent ou de comprendre leur propre condition.
Dans cette section, Hedayat dépeint une société devenue théâtrale, une scène remplie de représentations religieuses, d’aumônes, de miracles, de sermons et d’hypocrisie. Une société où les personnes ne sont pas condamnées par le destin ou les lois naturelles, mais sont transformées en spectacle par la conception calculée de ceux qui détiennent le pouvoir. Tout semble être pour le peuple – le deuil pour le réconfort, le sanctuaire pour la solidarité, la charité pour le soulagement – mais en réalité, tout cela sert à apaiser la conscience de la classe dirigeante, à préserver le pouvoir et à abrutir les populations.
L’humour noir de Hedayat atteint son apogée dans ces scènes. Il ne provoque pas le rire, il n’est pas non plus ludique – c’est une arme pour percer à jour les apparences. Ce qu’il dénonce, ce n’est pas seulement l’hypocrisie religieuse ou la corruption politique, mais le lien structurel entre les deux qui produit une société qui se reproduit sans cesse tout en imaginant qu’elle change. Il montre comment la religion, la violence et la superstition, plutôt que de rester personnelles, spirituelles ou traditionnelles, sont devenues des outils froids et précis pour fabriquer les masses : une machine dans laquelle les personnes ne sont pas des actrices, mais des spectatrices aveugles et impuissantes.
Ici, le pouvoir n’opère pas seulement par la force, mais aussi par le rituel et le mythe. Et Hedayat, d’une voix qui ressemble à un rapport interne provenant de la machine de répression elle-même, tire une vérité politique de ces relations : « La transformation de la société signifie notre mort et celle de celles/ceux qui nous ressemblent. » Cette seule phrase est la clé pour comprendre le système mobilisé contre le changement, la prise de conscience et l’espoir.
La puissance étrangère et la justification du despotisme intérieur
Dans la dernière partie du dialogue de Hâdji Agha, nous entendons des confessions qui vont au-delà de la politique intérieure et font référence à une relation cachée et complexe avec les puissances étrangères. Hâdji Agha déclare sans détour et avec une assurance indéniable : « Nous ne sommes pas seuls ; un appareil puissant nous soutient… les riches, où qu’ils se trouvent, nous soutiendront aveuglément, car ils ont le nez fin et peuvent sentir le danger. » Cette phrase permet de comprendre une forme particulière de despotisme en Iran et dans le monde périphérique au sens large, qui n’existe pas dans le vide, mais se reproduit en lien avec les intérêts du capital mondial et des institutions transnationales.
Contrairement à celles ou ceux qui dépeignent parfois Hedayat comme un écrivain culturel tourné vers l’intérieur, celui-ci brosse dans cette œuvre un portrait clair du despotisme dépendant : une forme d’autoritarisme qui survit non seulement grâce à la violence, à la religion, à la superstition et à la pauvreté intérieure, mais aussi grâce au soutien structurel des puissances étrangères, que ce soit sous la forme d’ambassades, d’institutions financières ou de classes bourgeoises et de commerçants internationaux. Ce despotisme préserve l’ordre mondial de l’inégalité, et un personnage comme Hâdji Agha, malgré son ignorance feinte, est sciemment complice de cette équation plus large.
Dans ce contexte, la classe dirigeante nationale comprend parfaitement que le capital mondial, en échange de la « stabilité », est prêt à soutenir n’importe quel régime corrompu ou fasciste. Ici, la « stabilité » ne signifie pas la justice ou le développement, mais la suppression de toute transformation profonde et l’empêchement de l’émergence de forces populaires et révolutionnaires. Hedayat rend compte de cette conscience de classe dans la voix familière de Hâdji Agha : « Les paroles des amoureuses/amoureux de la liberté et des révolutionnaires ne mèneront à rien. » Ce qui doit être écrasé, ce n’est pas seulement le peuple, mais l’horizon même du changement.
Un autre point crucial est la manière dont les menaces étrangères sont utilisées pour justifier la répression nationale. Hâdji Agha fait référence à l’unité islamique, aux divisions entre sunnites et chiites, aux politiques de Reza Shah, et même aux couvre-chefs et aux vêtements comme tactiques contre les « pays voisins » et les puissances étrangères. Cette double logique cherche à se légitimer en invoquant l’ennemi étranger, tout en collaborant simultanément avec lui pour réprimer son propre peuple. Comme cela se reproduira à maintes reprises dans l’histoire politique de l’Iran, l’ennemi extérieur devient un outil pour renforcer la répression interne. Hedayat, avec une conscience aiguë, met à nu ce « double langage du pouvoir ».
Dans cette optique, ce qui semble « traditionnel » ou local – rituels funéraires, autoflagellation, exorcisme, sanctuaires et charité – fait en réalité partie d’un ordre mondial. Un ordre dans lequel le retard, l’analphabétisme et le despotisme ne sont pas le résultat d’une erreur ou d’une ignorance, mais le produit d’une coordination de classe entre les forces nationales et les intérêts mondiaux. Chez Hâdji Agha, le despotisme dépendant n’est pas un slogan politique, c’est un mécanisme froid, précis et avoué, aussi féodal que mondial.
Hedayat, prévoyant la décadence morale et structurelle qui façonne encore la politique iranienne contemporaine, nous confronte à une vérité effrayante : sans transformation structurelle et populaire, le pouvoir en place aura toujours ses partisan·es, qu’ils viennent de l’intérieur, de l’extérieur ou d’une classe qui trouve sa place dans n’importe quel régime.
L’ironie amère de Hedayat et la prédiction d’une catastrophe
Lire aujourd’hui le dialogue de Hâdji Agha, plus de soixante-dix ans après sa rédaction, revient à se regarder dans un miroir à travers le temps. Hedayat ne prédit pas l’avenir ; il capture le présent avec une telle précision et une telle clarté qu’il semble que le temps se soit figé et que la structure de domination continue de se répéter, ancrée dans des institutions archaïques et exprimée par des langues modernes. Dans un monde où le « mendiant » sert toujours les intérêts du pouvoir, où la « superstition », l’« exorcisme » et la « croyance aux miracles » restent des outils politiques, et où les populations sont toujours des spectatrices sans pouvoir d’action, la voix de Hâdji Agha semble étrangement familière.
L’ironie de Hedayat n’est ni ludique ni moqueuse. Elle est sombre, acérée et impitoyable, car elle ne parle pas de la stupidité du peuple, mais de l’intelligence du système. Hâdji Agha n’est pas la caricature d’un homme religieux ou d’un marchand corrompu ; il est la logique distillée d’un régime autoritaire dépendant, une logique dans laquelle la religion, la pauvreté, la violence, le capital étranger et la superstition sont à la fois des instruments et des fins. Cette conversation, sans jamais mentionner des termes tels que « État moderne », « idéologie » ou « sécurité nationale », décrit la structure d’un État autoritaire tardif, tant en Iran que dans une grande partie du Sud, où l’ordre politique est reproduit grâce à une combinaison de répression interne et d’allégeance étrangère.
La ressemblance entre le discours de Hâdji Agha et le langage du pouvoir dans l’Iran d’aujourd’hui – et dans de nombreux gouvernements régionaux – n’est pas une coïncidence. Partout où la politique devient une mise en scène plutôt qu’une participation ; partout où la religion est utilisée comme une arme pour priver les personnes de leurs droits et les rendre passives ; partout où le capital et la « sécurité » sont utilisés pour faire taire les demandes de changement, la voix de Hâdji Agha résonne. Il n’est pas seulement un personnage fictif, mais le modèle comportemental d’une classe dominante qui craint la réforme, la transformation et l’égalité.
En fin de compte, Sadegh Hedayat ne doit pas être considéré comme un réformateur ou un porteur d’espoir, mais comme un témoin de l’effondrement. Il est assis au milieu du feu, non pas avec de l’eau ou un extincteur, mais avec des mots qui décrivent méticuleusement les flammes. Plutôt que de proposer de réparer le monde, il le dévoile, dépouillé de toute illusion et de tout déguisement. Et dans un monde fondé sur le mensonge et la tromperie, cet acte seul est radical.
Hâdji Agha n’est pas seulement un texte littéraire, c’est un document politique. Bien qu’écrit sur un ton amer et ironique, il reste l’un des récits les plus clairs et les plus durables sur le fonctionnement du pouvoir dans l’Iran moderne, et bien au-delà.
Siyavash Shahabi, 18 juillet 2025
https://firenexttime.net/sadegh-hedayat-on-religion-power-and-manufactured-ignorance/
Traduit par DE

