Les six premiers mois au pouvoir des factions islamiques alliées qui ont balayé le régime Assad hors de la Syrie ont été principalement caractérisés par des mesures successives visant à établir un monopole d’Etat au bénéfice de ces factions mêmes, ainsi que par les scènes de violence sectaire incessantes, les plus marquantes étant les massacres perpétrés par certaines factions envers des Alaouites sans défense, sans qu’on n’assiste à aucune tentative de la part de l’Etat de protéger celles et ceux qui sont censés être ses ressortissante.s, ni de demander des comptes aux auteurs des crimes – ce qui n’a du reste rien d’étonnant dans la mesure où les factions assaillantes participent au monopole d’Etat et font partie intégrante de son « armée ». Une part de la population civile se retrouve dès lors à voir dans ce qui est supposé être son armée un ennemi tapi dans l’ombre, comparable à l’image dressée par le passé par le régime Assad dans ses efforts prolongés pour réduire à néant la révolution syrienne en mobilisant toutes les capacités de l’Etat, et en premier lieu l’armée.
Si l’on met de côté les Syriennes et les Syriens qui soutiennent la nouvelle administration ou y sont hostiles pour des raisons d’ordre affectif plutôt que rationnel, on constate que les observateurs sérieux sont divisés quant à leur position par rapport à ce que traverse la Syrie depuis six mois, s’affrontant à coup d’épithètes essentialisantes semblables à des chefs d’accusation. D’aucuns font en effet montre de complaisance face aux mesures visant à instaurer un monopole d’Etat, ainsi qu’aux massacres et aux violations, attribuant ces « phénomènes négatifs » aux conditions difficiles dont le nouveau pouvoir a hérité, et au sein desquelles il est contraint d’opérer, plutôt qu’à la nature même des forces qui se sont emparées de l’Etat ; ils envisagent les évolutions actuelles du point de vue du pouvoir, auquel ils cherchent des excuses, considérant que celui-ci a besoin de temps pour devenir meilleur. Les défenseurs de cette position, qui se distinguent avant tout par une sorte d’optimisme métaphysique, sont systématiquement placés par leurs opposants dans la case des nouveaux fidèles, le mot fidèle ayant mauvaise presse en Syrie puisqu’il renvoie vers une tranche de la population syrienne qui soutenait en silence le régime Assad, allant parfois jusqu’à encourager sa brutalité et ses crimes envers son propre peuple, notamment à partir de 2011. L’usage de ce qualificatif est en outre particulièrement grave lorsqu’il cible des intellectuels soucieux de l’intérêt public, le rôle essentiel de tout intellectuel qui se respecte consistant à critiquer et à traquer les erreurs, non à être « fidèle ».
D’autre part, certains s’attardent sur le caractère non civil des nouvelles forces en place et sur leur refus de partager le pouvoir, en soulignant leur sectarisme et leurs violations continuelles, dont ils tiennent le nouveau gouvernement pour responsable, sachant que les exactions à caractère sectaire commises par les factions en question n’ont pas cessé au cours des six derniers mois sans pour autant être reconnues explicitement par les autorités, sans qu’aucune voix officielle ne se soit élevée pour expliquer ce qui se passe et rassurer les civils et sans que les auteurs ne soient poursuivis… Mais si vous vous avisez de vous focaliser sur cet aspect-là, voilà que vos détracteurs vous relèguent dans la case des ennemis du nouveau pouvoir, avec tous les sous-entendus que comprend cette relégation, comme l’imputation d’une affiliation au régime Assad ou l’accusation de sectarisme s’il se fait que vous êtes issu d’un milieu alaouite.
A côté de ces deux positions en existe une autre, radicale, consistant à refuser de reconnaître ou de traiter de quelque manière que ce soit avec la nouvelle administration, au motif que les forces au pouvoir sont sectaires par essence et véhiculent une pensée allant fondamentalement à l’encontre de la formation d’un état national. La réalité syrienne, au demeurant, abonde d’éléments allant dans le sens des partisans de cette position.
Malgré les vifs débats entre les adeptes de ces prises de position rhétoriques, celles-ci ne représentent en fin de compte qu’une fine couche du conflit, sur lequel elle n’ont pas d’incidence significative. Le véritable conflit qui agite la Syrie aujourd’hui est celui qui oppose le manque d’ouverture et la propension au monopole du pouvoir actuel aux tentatives menées par la société pour gagner une ouverture et briser le monopole –tentatives qui étaient déjà la base de la révolution syrienne. Le conflit, aujourd’hui, porte sur la forme de gouvernance et la définition de la relation entre pouvoir et société. Ce qu’on observe depuis six mois en Syrie, paradoxalement, c’est que la violence survient là où il n’y a pas de véritable conflit, puisqu’elle est constamment adressée à un groupe (les Alaouites) qui n’oppose aucune résistance (si l’on fait exception des actions militaires criminelles orchestrées et mises en œuvre par des résidus du régime le 6 mars contre des patrouilles de la Sécurité Générale et ses postes de contrôle) et ne constitue donc aucune menace réelle. Plus frappant encore, ce groupe ne porte aucune revendication politique, et est si exsangue politiquement que sa plus grande aspiration (à la suite de la destruction matérielle et morale dont il a été victime depuis la prise de pouvoir des factions islamiques) se borne à être rassuré quant à sa survie – ce qui a d’ailleurs poussé certains de ses membres, en l’absence de toute possibilité d’assurer leur propre protection ou de bénéficier de celle de l’Etat, à solliciter une protection extérieure.
Cette violence sectaire persistante n’est pas l’expression d’un conflit, car elle est unilatérale ; on a plutôt affaire à une permissivité dont fait les frais un groupe de la population qui n’oppose aucune forme de résistance, ni même d’auto-défense. Toutefois, la fonction de cette violence va au-delà de l’assouvissement de pulsions vengeresses rassemblant le public autour du nouveau pouvoir et de la satisfaction du besoin de trophées chez les combattants comme chez les civils : il s’agit d’un moyen de marginaliser le conflit réel et salutaire en masquant le dysfonctionnement profond qui se crée et s’enracine dans la construction étatique. A titre d’exemple, il est désormais commun de considérer le fait que les simples passants ne se voient plus, à chaque de contrôle, poser la question de leur identité confessionnelle, ou encore le recul des chiffres des meurtres et agressions à caractère sectaire ou l’arrestation d’un des agresseurs, etc. comme autant d’accomplissements invitant à l’optimisme quant à l’évolution « naturelle » du pouvoir vers un régime civil. Au niveau populaire, l’efficacité de la violence exposée plus haut se note au soulagement qu’expriment les citoyens à ne plus voir des postes de contrôle leur barrer la route ou leur causer des ennuis, ce qui est un bon indicateur de la capacité de la violence ciblée à absorber l’énergie déployée par la population pour mettre en place un mode de gouvernance équilibré.
On remarque que le pouvoir en place aujourd’hui à Damas ne s’emploie nullement à mettre le holà à la violence sectaire mouvante qui persiste en sourdine. Dès lors que la société syrienne s’est habituée à accepter cette violence, il suffit que celle-ci demeure en deçà du seuil des massacres susceptibles d’attirer l’attention de l’opinion publique internationale. Ceci est corroboré par l’absence de médias officiels, la nébulosité de la position des autorités face à la violence en cours ne faisant qu’en renforcer l’impact sur les esprits, en libérant les autorités de tout fardeau. Ceci est d’autant plus vrai qu’une armée de « journalistes » non officiels adoptent la version des autorités en restant libres de toute responsabilité, et sans que lesdites autorités ne soit liées par ce qu’ils affirment ; parmi ceux-ci, des propagateurs de menaces et d’incitations à la haine sectaire dont le pouvoir ne reconnaît pas la paternité pour ne pas avoir à en assumer la responsabilité, tout en ne les interdisant pas pour ne pas perdre de son influence, mais auxquels il laisse faire leur travail d’intimidation en incitant les citoyens à voir dans les autorités silencieuses un refuge face à la « population » extrémiste. Cela montre bien que la violence « non officielle » de faible intensité répandue aujourd’hui en Syrie n’est pas un phénomène accidentel mais bel et bien le type de gouvernance dans lequel excellent ces factions plus qu’aucun autre ; et que cette violence est susceptible de se déplacer d’une région à l’autre et de changer de cible au gré des impératifs du moment en vue de perpétuer la mainmise sur la société.
Rateb Shabo
Article paru le 19 juin 2025 sur le site al Araby
Traduit de l’arabe par Samuel Gross.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75500
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