Idées et Sociétés, Politique et Social

Le cas Melenchon

Il n’est pas dans nos habitudes de réagir à chaud à un événement politique mais l’enchainement des prises de positions depuis l' »affaire de Lyon » nous oblige à nous positionner clairement et à faire un sort aux attaques du type : » Les nouveaux fascistes sont les anti-fascistes.  » De même , l’enfermement rhétorique et paranoïaque du type : « nous sommes seuls, nous sommes attaqués parce que nous avons raison » ne justifie aucune provocation.

Nous pensons depuis longtemps que c’est l’unité du prolétariat, des progressistes et des démocrates qui peut faire barrage à la montée du fascisme qui s’avance par les urnes derrière les affrontements de rue.

Combattre pour cette unité ne veut pas dire jouer les officines électorales les une contre les autres mais certainement ouvrir la voie d’une recomposition à partir des formes démocratiques à la base.

Combattre pour cette unité c’est aussi alerter quand , quittant la lutte des classes, des tribuns s’égarent sur les chemins glissants de la démagogie et du national populisme.

Combattre pour cette unité passe aussi sans doute par la prise de conscience par les militants que leurs directions, par ses dérapages, ses analyses acrobatiques et ses entêtements les amènent, nous amènent dans le mur.

Ne pas se résigner aujourd’hui passe par se déciller enfin. Dire que le danger est grand, que l’urgence est de mise et que l’obstacle est devant nous, ce n’est pas se résigner, c’est être lucide.

Nous publions ci dessous un Parti Pris d’Edwy Plenel publié sur Mediapart à propos de l’intervention de Mélenchon à … Lyon que pour ma part je fais mien. ML

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Jean-Luc Melenchon: la faute de trop

Par ses égarements antisémites et complotistes, Jean-Luc Mélenchon dessert le combat antifasciste, son unité et sa moralité. Sa sortie lyonnaise à propos de l’affaire du pédocriminel Epstein est la faute de trop.

Edwy Plenel (Parti Pris sur Mediapart)

27 février 2026 à 19h43

« Nous sommes dans un royaume des désemparés », confiait récemment Christiane Taubira sur Mediapart à propos du désarroi, des divisions et des égarements des gauches face à l’offensive conquérante des fascismes renaissants, à l’échelle du monde comme à celle de la France. C’est peu dire qu’elle a raison.

Alors que la normalisation de l’extrême droite vient d’atteindre des sommets, avec une criminalisation médiatique de l’antifascisme doublée d’une minute de silence parlementaire en hommage à un militant néofasciste ami d’un néonazi, voici que le leader de la principale formation de gauche ciblée par cette inversion des valeurs se comporte comme le meilleur allié de ce qu’il prétend combattre.

Tandis que ses procureur·es adverses sombrent, épousant la croisade maurrassienne contre « l’anti-France » (Aurore Bergé) ou la devise pétainiste « Travail, famille, patrie » (Martine Vassal), voici qu’il leur offre un cadeau inespéré en entrouvrant la porte d’un fantasmatique complot juif à propos de l’affaire Epstein.

Faisant campagne municipale à Lyon (Rhône) pour son mouvement, La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon s’est en effet livré à une digression sur Jeffrey Epstein au remugle foncièrement antisémite. Jouant sur la prononciation de la fin du nom de famille (où le « ine » courant servirait à masquer un « eïne » authentique), il a convoqué tout l’imaginaire de la sphère complotiste d’extrême droite, pour laquelle l’enjeu serait de cacher la judéité du pédocriminel, et cela jusqu’à faire crédit à la propagande poutinienne selon laquelle il s’agirait de le russifier. Laquelle propagande russe s’est déjà fait connaître en France par les provocations antisémites – étoiles de David et mains ensanglantées – de ses services aux fins d’accroître notre chaos politique.

Les instincts les plus bas

Rien ne va dans cette séquence lyonnaise qui, loin d’une sortie de route accidentelle, fut la répétition d’un couplet déjà entonné lors d’un précédent meeting à Montpellier (Hérault). Aucun raisonnement politique, aucune légitimation théorique, aucune argutie contextuelle ne peut justifier qu’une voix prétendant s’exprimer au nom des idéaux démocratiques et sociaux d’émancipation s’abaisse ainsi à convoquer les armes de leurs pires adversaires. C’est-à-dire une rhétorique qui convoque les instincts les plus bas, faisant droit aux passions plutôt qu’à la raison, aux préjugés plutôt qu’à la connaissance, aux ignorances plutôt qu’à la conscience.

D’abord, ce rappel élémentaire : la banalisation du racisme, la xénophobie ordinaire comme le vieil antisémitisme ont toujours fait commerce de la chasse au nom propre comme stigmate de l’origine, preuve d’une différence et signification d’une distance. C’est une façon, en apparence inoffensive, de renvoyer l’autre à une identité irréductible, où ce qu’il est l’emporte sur ce qu’il fait.

Hier, le vieux fond pétainiste français, celui du statut de persécution des Juifs promulgué dès 1940, prolongeait et institutionnalisait cette discrimination que recouvrait l’interrogation coutumière sur le « nom juif » de tel ou telle. Aujourd’hui, il en va de même pour les patronymes de nos compatriotes aux origines arabes, africaines ou asiatiques.

Ensuite, cette redite nécessaire : comme nous l’avons maintes fois expliqué, non seulement aucun démocrate déclaré mais, surtout, aucun antifasciste revendiqué ne saurait pactiser avec l’antisémitisme. Évidemment parce que, sur ce continent, cela revient à profaner un cimetière immense, celui du crime européen de destruction des Juifs, ce génocide durant lequel six millions d’êtres humains ont été massacrés parce que nés juifs. Un crime contre l’humanité dont les nazis et leurs collaborateurs furent responsables, mais un crime permis par l’indifférence, l’inaction ou le silence, des peuples qui en furent les témoins.

Ligne rouge

Il y a également une autre raison, plus essentielle, à l’extrême vigilance face à l’antisémitisme : haine absolue de l’Autre, il n’est pas seulement une des variantes du racisme, il en est aussi le noyau dur. Idéologie raciste moderne surgie à la fin du XIXe siècle sur un terreau millénaire d’antijudaïsme chrétien, il théorise la chasse à une altérité infiltrée, par essence traîtresse et corruptrice, qui appelle des persécutions en chaîne dont le complotisme est le ressort aveugle. De ce racisme moderne, le « Hutu Power » du génocide des Tutsis au Rwanda fut l’une des répliques, directement inspirée de l’antisémitisme européen.

C’est donc une ligne rouge. Une ligne qu’il faut d’autant plus ne pas franchir que, dans sa stratégie de notabilisation, l’extrême droite européenne, alignée sur l’extrême droite israélienne et sa guerre de destruction de la Palestine, profite du piège qui assimile toute critique du sionisme, en tant qu’idéologie nationaliste israélienne, à de l’antisémitisme, dans une paradoxale identification, elle-même antisémite, des communautés juives mondiales à la politique de l’État d’Israël. Comme le rappelait sans cesse la regrettée Leïla Shahid, cette incomparable voix française de la Palestine, toute ambiguïté sur l’antisémitisme dessert les principes de droits universels portés par la cause palestinienne.

Or, dans ce registre, Jean-Luc Mélenchon est, hélas, un récidiviste qui, par saillies, allusions et confusions, ne cesse de jouer avec cette matière hautement inflammable. Nous parlons bien ici, spécifiquement, de sa personne, de ses paroles et de ses écrits, et non pas de son mouvement, dont le programme ne souffre aucune ambiguïté sur le terrain de l’antiracisme. C’est ce que nous avions souligné, dès novembre 2023, dans une alerte qui énumérait, déjà, « les fautes » sur l’antisémitisme de l’ancien socialiste devenu chef de La France insoumise.

Alors qu’il se présente en leader pédagogue, fier du lieu de formation intellectuelle qu’il a fondé en 2019 avec l’Institut La Boétie, Jean-Luc Mélenchon semble ignorer la spécificité de l’antisémitisme moderne dont la France fut le laboratoire, à la fin du XIXe siècle avec l’affaire Dreyfus, la croisade d’Édouard Drumont contre « la France juive » et la création de l’Action française de Charles Maurras.

Face à la polémique suscitée par son meeting lyonnais, il continue de faire preuve d’ignorance en assimilant l’antisémitisme à la stigmatisation d’une religion, se défendant en disant qu’il avait « longuement expliqué dans [son] discours pourquoi il fallait tenir la religion loin de la politique ». Faut-il lui rappeler que les victimes de l’antisémitisme, aujourd’hui comme hier, ne sont pas forcément pratiquantes, ni même croyantes ?

Dépolitisation des jeunes

Cette inculture manifeste est déplorable car, en proportion de la surface électorale acquise par La France insoumise grâce aux causes populaires qu’elle défend, elle nourrit une profonde dépolitisation des jeunes générations qui la rejoignent. Ainsi que nous l’avons déjà souligné à propos de la Syrie, de l’Ukraine ou de la Chine, il en va ainsi des questions internationales pour lesquelles les positions de Jean-Luc Mélenchon témoignent d’une grande méconnaissance des réalités, accompagnée d’une persistante indifférence à l’autodétermination des peuples. Son alignement « campiste » sur la Russie de Vladimir Poutine s’est encore manifesté par sa réclamation du retour de celle-ci « dans le concert européen », tandis que les eurodéputé·es LFI votaient, tout comme celles et ceux du RN, contre une résolution européenne de soutien au peuple ukrainien face à l’agression impérialiste russe.

Sa sortie sur l’affaire Epstein illustre cette dépolitisation qui, loin d’aider ses partisan·es à y voir clair, les plonge dans l’égarement et la confusion, dont la campagne parisienne de l’insoumise Sophia Chikirou offre une éclairante démonstration. Dévoilée à cause de ses crimes sexuels, l’aventure de cet escroc nord-américain est une fable sinistre sur la sauvagerie du capitalisme, ses prédations sans limites, sa criminalisation financière, ses corruptions foncières. De même qu’au XIXe siècle, l’antisémitisme qui gangrénait le mouvement ouvrier naissant fut qualifié de « socialisme des imbéciles », faisant la chasse au bouc émissaire juif (les Rothschild ici, les Rockefeller ailleurs) plutôt que de s’en prendre au système et, ainsi, faisant le jeu des populismes racistes (ce fut le cas du « boulangisme » en France), toute concession aux fantasmes antisémites à propos des crimes de Jeffrey Epstein (par exemple sous le crayon du dessinateur Plantu) fait le lit des fascismes renaissants.

« Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre », disait George Orwell dont le roman 1984 semble avoir été écrit pour notre temps où les vérités de fait sont menacées de disparaître sous les propagandes mensongères et les passions aveugles.

Il n’est pas du tout certain que les dirigeant·es de LFI acceptent d’entendre cette alarme. Ce l’est d’autant moins qu’ils ont qualifié, dans un texte récent, d’« ingérences nuisibles » le travail de la presse, pourtant mené au nom d’une liberté fondamentale, le droit de savoir tout ce qui est d’intérêt public.

Mais, au-delà des dirigeant·es, il faut souhaiter que militant·es et sympathisant·es de LFI écoutent cette vive inquiétude. Car, dans l’histoire des gauches, le sectarisme les a toujours exposé·es à une maladie mortelle. Or, face au fascisme, elle ne pardonne pas. Et nous y sommes.

Edwy Plenel