par Denys Gorbach, Patrick Le Tréhondat, Stéfanie Prezioso | 24 Fév. 2026
REPRIS DE MARX 21

Stéfanie Prezioso s’est entretenue avec Denys Gorbach, chercheur à l’Université de Lund et membre de la rédaction du site de gauche ukrainien Spilne/Commons, ainsi qu’avec Patrick Le Tréhondat, éditeur et membre du Réseau international de solidarité avec l’Ukraine à (RESU/ENSU).
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Entretien avec Denys Gorbach
Les causes et les enjeux de la guerre d’agression russe

— S.P. : Nous sommes au début de la cinquième année de la guerre d’agression massive de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, et l’on entend toujours les explications les plus diverses — et souvent très mal informées — sur les raisons de cette agression. Peux-tu replacer ce conflit dans le contexte plus large de l’histoire des relations entre l’impérialisme russe et la nation ukrainienne ?
— D.G. : Les relations de la Russie avec l’Ukraine ont toujours été marquées par des rapports de force asymétriques : depuis la création des deux États séparés, en 1991, les dirigeants russes ont toujours souligné la place centrale que la Russie occupe dans l’espace qu’ils ont baptisé leur « étranger proche », une sorte de zone d’intérêts stratégiques russes coextensive avec l’ancienne URSS. Le principe des rapports de force inégaux a été assumé par les élites ukrainiennes, conscientes de l’impossibilité de rompre tous les liens économiques, mais aussi culturels, entre les deux pays. Il est vrai que jusqu’en 2022 les sociétés ukrainienne et russe ont été extrêmement proches au niveau des connexions familiales, de l’espace culturel et linguistique partagé.
Les liens économiques, eux, se sont mis à se démêler plus tôt que ça : à partir des années 2000, l’Ukraine s’est incrustée dans les marchés mondiaux en tant que fournisseuse d’acier, d’engrais, de céréales et de cultures oléagineuses, en totale autonomie par rapport à la Russie. Ce sont même devenus deux pays concurrents sur les mêmes marchés. En même temps, la complémentarité économique a été préservée dans les secteurs plus technologiques, tels que l’aéronautique ou le génie énergétique.
— S.P : Comment perçois-tu l’évolution des priorités économiques et politiques des classes dominantes russes et ukrainiennes après la séparation des deux pays ?
— D.G.: La stratégie de la bourgeoisie russe, constituée autour de la privatisation précoce de l’industrie, consistait à s’emparer des actifs ukrainiens afin d’en finir avec la concurrence et de restaurer les chaînes d’approvisionnement soviétiques, cette fois-ci dans une logique purement capitaliste. Les dirigeants ukrainiens, eux, comptaient plutôt développer une bourgeoisie nationale qui gérerait les richesses économiques du pays de manière autonome – telle était la logique de la privatisation de l’industrie sous le président Koutchma (1994-2005). Il a d’ailleurs mené la politique étrangère de « vecteurs multiples », tentant de se rapprocher de l’OTAN et de l’UE tout en gardant les liens avec la Russie.

En 2004, la Révolution orange a installé un gouvernement plus hostile à la Russie (toutefois, n’exagérons rien : plus tard, le président Iouchtchenko (2005-2010) racontera comment il avait l’habitude de « rendre des comptes » à Poutine pendant les sommets). Le gouvernement russe perçoit cela comme un complot états-unien et riposte avec l’arme énergétique : en 2005, les relations des deux pays sont avant tout marquées par la dépendance ukrainienne du gaz russe, dont le prix n’a cessé de grimper afin d’exiger des concessions géopolitiques.

— S.P : Depuis, les tensions n’ont cessé de croître…
— D.G.: Oui, à ce chantage énergétique se sont ajoutées des guerres commerciales interminables destinées à faire rentrer l’Ukraine dans l’espace économique dominé par la Russie et l’empêcher de se rapprocher de l’UE. Faute de soutien de la part de Bruxelles, le président Ianoukovytch (2010-2014) a fini par céder à la pression et refusé de signer le traité d’association avec l’UE qu’il avait tant vanté auparavant. Cela a provoqué des manifestations, des affrontements de plus en plus violents et finalement sa chute, en 2014.

Poutine a décidé alors de profiter du chaos et de lancer une opération militaire pour annexer la Crimée – un développement aussi inouï et inattendu que l’invasion à grande échelle qui arrivera huit ans plus tard. Après la Crimée, les forces russes ont appuyé les manifestations dans d’autres régions, les transformant en guerre séparatiste au Donbass.
Depuis ce moment-là, les relations sont devenues ouvertement hostiles ; pour la première fois, l’idée de rejoindre l’OTAN est devenue populaire dans les sondages, tandis que l’attitude envers la Russie se refroidissait progressivement. Toutefois, il a fallu attendre l’invasion de 2022 pour que ces tendances deviennent dominantes au sein de la population ukrainienne. Personne, surtout parmi les Ukrainien·nes qu’on pourrait qualifier de « pro-russes », ne s’attendait à cette nouvelle guerre.

L’annexion de la Crimée vue par un quotidien polonais
— S.P. : Comment réponds-tu aux secteurs de la gauche qui, sans nier que la Russie a pris l’initiative de cette guerre, prétend qu’elle n’a fait que répondre à une pression croissante de l’OTAN sur son flanc occidental ?
D.G. : Si le Kremlin avait une telle peur des avancées de l’OTAN, pourquoi a-t-il précipité l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance atlantique, qui a ainsi doublé la longueur de sa frontière avec la Fédération de Russie. Les gens qui pensent que l’Ukraine subissait des pressions pour adhérer à l’OTAN se trompent. L’Ukraine n’avait aucune chance de rejoindre l’OTAN, ce qui était apparu très clairement à tout le monde depuis le sommet de Bucarest (2008), mais surtout après l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre au Donbass (2014). En revanche, rien ne laissait prévoir l’adhésion aussi rapide de deux pays scandinaves à l’OTAN, qui a été provoquée par l’agression russe en Ukraine.
En réalité, ce qui importe le plus au Kremlin, c’est son expansion en Ukraine, quoi qu’il en coûte, quitte à ravager ce pays et à raviver l’OTAN qui a retrouvé sa raison d’être et sa popularité en Europe de l’Est grâce à cette guerre.
— S.P. : En Europe occidentale, peu de gens comprennent ce qu’est l’Ukraine en tant qu’entité nationale. On a entendu — et l’on continue d’entendre — que les Ukrainien·nes « russophones » seraient pro-russes, ou encore que la partie orientale de l’Ukraine serait « historiquement » russe… Peux-tu expliquer ce qu’il en est en réalité ?
— D.G. : C’est une question étonnante. Il suffit de penser à la Suisse ! Les Ukrainien·nes russophones parlent russe, comme le terme l’indique, mais au-delà de ça, ils-elles sont libres de choisir leurs sympathies politiques et autres. Dans ma région natale, en Ukraine orientale, tout le monde a parlé russe depuis longtemps et les partis nationalistes ukrainiens n’y ont jamais été populaires. L’alignement culturel a été fait sur la Russie plutôt que sur la Pologne, par exemple. Beaucoup de gens ont des proches en Russie. Qui plus est, entre 2006 et 2014 la majorité a voté pour un parti dont l’idéologie se centrait sur la protection de la langue russe et de l’Église orthodoxe, subordonnée au patriarche de Moscou, sur la version soviétique de la mémoire historique de la Seconde guerre mondiale, ainsi que sur la préservation des liens d’amitié avec la Russie.
Tout cela n’empêche pas que la plupart se perçoivent politiquement comme Ukrainien·nes et que cette identité n’a cessé de croître depuis le début de l’indépendance ukrainienne. Aujourd’hui, l’armée ukrainienne est sans doute à moitié russophone, tout comme de nombreux·ses bénévoles qui soutiennent l’effort de guerre. Le russe est d’ailleurs une langue tout à fait répandue parmi l’extrême droite ukrainienne.

Pourcentages des votes en faveur de l’indépendance de l’Ukraine (référendum de décembre 1991)
En faisant ma nouvelle enquête de terrain en Belgique, j’ai été frappé par la distance culturelle et sociale entre les communautés francophone et néerlandophone : rien de tel n’a jamais existé en Ukraine, même à l’aube de l’indépendance, quand l’Ukraine de l’Ouest (plutôt que celle, russophone, de l’Est) était perçue comme une région à part.
Dans le pays de mon enfance et de ma jeunesse, tout le monde parlait (au moins comprenait parfaitement) les deux langues. Par politesse, on passait à la langue de son interlocuteur, mais il n’était pas rare qu’une conversation se déroule en deux langues. Les références culturelles, politiques, sportives et autres étaient partagées partout. La diversité linguistique et culturelle de l’Ukraine est une richesse, aujourd’hui menacée par Poutine (qui s’est mis à exterminer avant tout les Ukrainien·nes russophones qu’il prétend pourtant protéger), mais aussi par les élites culturelles ukrainiennes. Après un moment de forte unité nationale, en 2022, ces dernières ont initié des lois discriminatoires et favorisé la haine envers les Ukrainien·nes qui sortent du cadre de l’imaginaire nationaliste. A mon avis, il ne faudrait pas apporter de l’eau à leur moulin en désignant de « faux » Ukrainien·nes.
— S.P. : Quels effets ont eu ces quatre années de guerre à grande échelle sur la cohésion nationale de l’Ukraine ? Peut-on évaluer dans quelle mesure le renforcement du sentiment national a permis jusqu’ici de compenser l’épuisement lié à une guerre asymétrique extrêmement meurtrière ?
— D.G. : En 2022, j’avais l’espoir que le sursaut patriotique des premières semaines et mois pourrait se consolider en cohésion nationale plus forte qu’auparavant, mais l’échec de la contre-offensive, en 2023, et le passage à la mobilisation militaire forcée ont malheureusement contribué à miner cet élan. La société reste très mobilisée face à l’urgence qui est devenue la nouvelle norme, et cette mobilisation sociétale aide grandement à tenir, mais l’État n’a pas réussi à pérenniser la réaction initiale à l’invasion.
Au lieu de cette solidarité instinctive, de nouveaux clivages émergent : les militaires contre les civils, les volontaires contre les réfractaires, les ultra-patriotes contre les moins patriotes, les personnes déplacées contre les autochtones, les réfugié·es partis à l’étranger contre celles et ceux qui sont resté·es, et ainsi de suite. Évidemment que cela ne fait qu’aggraver l’épuisement accumulé pendant ces quatre ans.
— S.P. : Dans quelle mesure la politique antisociale du gouvernement Zelensky affaiblit-elle la résistance du peuple ukrainien ? Ton étude souligne la coexistence chez les travailleurs industriels ukrainiens d’un désir de changement social radical et d’une défiance envers toute participation politique. Comment cette contradiction se manifeste-t-elle dans les mobilisations populaires et dans les réactions face à la guerre depuis 2022 ?
— D.G. : En effet, le sursaut de politiques néolibérales de Zelensky depuis le début de l’invasion n’arrange rien. Suite aux lois qui ont libéralisé le droit de travail en 2022, suite aux projets de « reconstruction » totalement néolibéraux promus par les dirigeants, un nouveau projet de Code de travail est actuellement sur le point d’être passé par le parlement. Toujours est-il que ces initiatives sont souvent moins bien connues du grand public, non pas parce qu’elles sont cachées, mais simplement moins intéressantes que tout ce qui concerne la corruption.

La contradiction dont je parle dans ma recherche consiste à chercher passionnément les preuves de la corruption et du pouvoir total des oligarques au lieu de combattre des mesures concrètes qui peuvent concerner d’autres sujets : cela permet de confirmer la conviction que toute politique est pourrie et que seulement une intervention quasi surnaturelle pourrait renverser cet ordre injuste en faveur des classes populaires. Cela explique partiellement pourquoi on a vu, par exemple, de grandes manifestations contre les affaires de corruption au sein de l’administration de Zelensky, mais beaucoup moins d’intérêt pour le nouveau Code de travail.
— S.P. : Quels sont, selon toi, les conditions minimales d’un accord de cessez-le-feu acceptable avec la Russie de Poutine, sans lesquelles il risquerait de favoriser à terme une nouvelle offensive du Kremlin ?
— D.G.: Je n’ai pas la réponse à cette question. Comme tout le monde, je suis conscient du dilemme et je ne vois pas d’issue facile. Toutes les configurations de cessez-le-feu dont on parle actuellement ont le potentiel de renforcer Poutine, de démobiliser les Occidentaux et ainsi de permettre une nouvelle offensive russe face à laquelle l’Ukraine sera plus démunie. Mais il est aussi vrai que la société ukrainienne ne peut pas tenir indéfiniment dans les conditions actuelles. Elle aussi a besoin d’un répit, sans quoi le pire risque de se produire. Il me semble qu’il est impératif de mettre fin aux hostilités d’une façon ou d’une autre mais je ne connais pas la réponse précise à ta question.
— S.P. : Quel rôle la solidarité internationale de gauche, en particulier celle d’organisations comme le Réseau de solidarité avec l’Ukraine (RESU/ENSU), a-t-elle joué et continue-t-elle à jouer pour la population ukrainienne et pour le soutien à l’auto-organisation populaire, aux syndicats et aux forces de gauche dans le pays ?
— D.G. : Les liens de solidarité tissés au cours de ces quatre ans sont surtout importants pour les syndicats et la gauche ukrainienne. Les militant·es ont pu recevoir la preuve vivante qu’ils et elles ne sont pas seul·es, mais disposent d’un soutien international et que ce soutien peut s’articuler avec leurs luttes politiques – contrairement à la propagande qui présente la lutte contre l’agression comme une cause politique de droite. Qui plus est, au cours de ces rencontres, les militant·es des différents pays ont pu également échanger sur leurs pratiques politiques et in finebâtir un mouvement politiquement cohérent et vraiment international.

* Denys Gorbach est chercheur à l’université de Lund et membre de rédaction du site Spilne/Commons. Il a milité au sein de la gauche ukrainienne depuis 2008. En 2025, il a écrit une monographie sur la politisation de la classe ouvrière en Ukraine.
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Entretien avec Patrick Le Tréhondat
L’auto-organisation de la résistance et des luttes du peuple ukrainien

En téléchargement libre et gratuit
— Stéfanie Prezioso. : Peux-tu nous donner un exemple emblématique de la lutte des salarié·es en Ukraine ?
— Patrick Le Tréhondat. : Il y a quelques mois dans la banlieue de Lviv, des infirmières ont vu leur salaire réduit au prétexte que la masse salariale avait dépassé 85% du budget de leur hôpital. Ouverture des livres de compte ont-elles immédiatement demandé pour vérifier le bien-fondé de cette mesure inique et pour instaurer un « contrôle infirmier » sur la gestion de l’institution médicale. Demande refusée, « nous avons donc fondé un syndicat indépendant » nous explique l’une d’entre elles.
— S.P. : En quoi l’invasion russe à grande échelle a-t-elle stimulé l’auto-organisation de la population civile pour la défense ?
— P.L. : Cette volonté de contrôle et d’auto-organisation est apparue dès le début de l’agression impérialiste russe à grande échelle du 24 février 2022. Tout d’abord par l’engagement de l’ensemble de la population dans la défense du pays. Que faire d’une brasserie lorsque les chars russes menacent d’envahir votre ville ? Fabriquer des cocktails Molotov ! C’est ce à quoi le personnel de la brasserie Pravda de Lviv s’est activement employé dans les jours qui ont suivi le 24 février 2022. À Dnipro, ce sont des dizaines de volontaires qui ont fabriqué quotidiennement 1 500 cocktails Molotov artisanaux sous l’autorité d’une directrice d’école qui avait accueilli dans son établissement scolaire ce nouveau centre d’auto-défense populaire.

— S.P. Tu parles là d’une initiative citoyenne. Quelles formes ont pris ces mêmes phénomènes dans les entreprises ?
— P.L : À l’initiative de travailleurs·euses, la reconversion de la production de nombreuses entreprises a été organisée pour soutenir l’effort de guerre. Une usine de la métallurgie s’est mise alors à fabriquer des barrages antichars. Mais ce sont surtout des dizaines de milliers de travailleur·euses qui se sont engagés pour défendre leur pays mais aussi leurs acquis sociaux et démocratiques que menaçait l’impérialisme russe. Nombre d’entre eux-elles étaient syndiqués·es et sont restés en lien avec leurs syndicats qui leur rendent visite sur le front pour leur apporter soutien matériel et moral. Et qui, lorsque cela est nécessaire, défendent leurs droits sociaux face à la hiérarchie militaire ou aux patrons.
— S.P. : Peux-tu me donner un exemple concret ?
— P.L. : Denys Shlapak, cheminot-soldat, syndiqué à la KVPU, en témoignait encore le mois dernier. « Je tiens également à souligner que le président du syndicat a défendu mes droits sociaux en tant que cheminot mobilisé dans l’armée : il a obtenu par voie judiciaire le versement par les chemins de fer de mon salaire pendant ma mobilisation, qui m’était garanti par la convention collective sectorielle. »

Une réalité ignorée, l’armée ukrainienne est d’abord une armée ouvrière… et syndiquée, la seule en Europe. La confédération syndicale FPU — trois millions de membres revendiqués — affirmait récemment que plusieurs dizaines de milliers de ses membres étaient des soldat·es et a même produit en mars 2025 un guide syndical « Droits et garanties des militaires mobilisés et libérés » pour ses membres en uniforme.
— S.P. Explique-nous comment les travailleuses et les travailleurs ukrainiens concilient leur combat contre l’impérialisme russe avec la défense de leurs droits démocratiques et sociaux ?
— P.L. : J’aimerais te citer les propos d’une militante du groupe féministe Bilkis : « Le pacifisme est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre » explique Yana Wolf. « Mais il nous faut lutter sur deux fronts : contre l’impérialisme russe et contre le capitalisme oligarchique… et patriarcal dans notre pays… La société ukrainienne d’aujourd’hui est un exemple de la façon dont les gens peuvent s’organiser dans un but précis. Nous pensons que oui, la société civile peut faire (ou même fait) plus que l’État à certains égards » ajoutait-elle.

Le syndicat de gauche étudiant Priama Diia, entre deux collectes pour soutenir les militaires sur le front, ou l’aide au déblaiement des conséquences des bombardements dans les villes, organise lui aussi la résistance sociale. Parmi ses multiples activités syndicales, dans plusieurs facultés, il a imposé des réparations « sous contrôle étudiant ». Il suit et contrôle le travail des entreprises chargées de la remise en état des dortoirs étudiants. Ailleurs il dresse un état des abris (accessibilité, éclairage etc.), si nécessaire sous les bombardements russes incessants, diffuse les résultats de ses visites et mobilise les étudiant·es pour obtenir les changements nécessaires.

Journal du syndicat étudiant Priama Diia
Déclaration de Priama Diia, 24 février 2026
Plus de quatre ans se sont écoulés depuis le début de l’invasion totale de l’Ukraine par la Russie. Les ambitions de l’agresseur impérialiste ont été contrariées par la résistance héroïque de nos militaires, mais l’ennemi continue d’avancer sur le territoire ukrainien, détruisant sur son passage non seulement des villes, mais aussi les espoirs et les attentes de milliers de personnes.Dans le même temps, le gouvernement ukrainien porte atteinte aux droits et aux garanties des étudiants, des travailleurs et des militaires qui nous défendent contre l’envahisseur :
▪ dans le système éducatif, la décision a été prise d’introduire un système de bourses et, en fin de compte, de réduire l’accessibilité à l’éducation ;
▪ dans le domaine du travail, les droits des syndicats sont considérablement restreints, les relations de travail sont laissées à la discrétion du marché ;
▪ on ne peut que rêver d’une durée de service claire pour les militaires ;
▪ les discours politiques publics donnent lieu à des persécutions et des menaces, que ce soit de la part des radicaux de droite ou des autorités compétentes.
Cette année a été riche en scandales politiques. Que dire du Mindichgate ? La question des infrastructures critiques est particulièrement sensible pour nous, étudiants et étudiantes. Il ne fait aucun doute que la responsabilité des coupures et des interruptions incombe à la Russie, mais en raison de la négligence de certaines institutions, des milliers de personnes, notamment des étudiants, se sont retrouvées sans électricité, sans eau et sans chauffage. Dans certains établissements d’enseignement supérieur, la situation est apocalyptique.
Le projet de loi n° 14394, qui prévoit une « mise à jour » de la législation sur la famille, constitue un exemple flagrant d’absurdité récente. Cette « mise à jour » implique la légitimation des pratiques les plus conservatrices et réactionnaires, qui contredisent les conceptions laïques et civiques fondamentales du mariage.
Tout ce qui précède peut sembler quelque peu pessimiste. Il n’y a pas lieu de le nier : la situation ne s’améliore pas d’année en année. Cependant, nous proposons également d’examiner la question sous un autre angle. Ce n’est pas grâce à cela, mais malgré cela, que la société ukrainienne continue de résister. Depuis plus de quatre ans, l’agresseur impérialiste est contraint de faire preuve d’une grande constance pour influencer l’opinion publique mondiale, comme cela était prévu. Dans un contexte de pénurie de biens de première nécessité, nous continuons à lutter pour les droits des étudiants, à aider nos camarades militaires et à soutenir les initiatives amicales et alliées. Nous continuons à nous exprimer sur les problèmes de l’éducation et nous savons que dès que cela est nécessaire, nous sortons ensemble avec une banderole et proposons une alternative efficace. Car c’est dans cette succession de difficultés que vit et s’épanouit le véritable moteur du progrès : le désir de liberté et de solidarité qui nous unit dans une action historique commune.
Cependant, n’oublions pas que toute la lutte pour une meilleure éducation serait impossible sans ceux qui tiennent actuellement le front. Nous sommes infiniment reconnaissants à tous les héros et héroïnes qui défendent l’Ukraine les armes à la main : c’est grâce à eux que nous avons ce qu’il y a de plus précieux, la possibilité de vivre, de créer et de lutter chaque jour pour un avenir meilleur.
— S.P. : Peux-tu nous donner d’autres exemples ?
— P. L.: Oui, « Soyez comme nous sommes », syndicat indépendant du personnel soignant, mène également ce double combat dont nous a parlé Yana, contre l’invasion et la politique néo-libérale du gouvernement Zelensky. Certain·es de ses membres sont sur le front et soignent les soldats blessés, mais le syndicat défend aussi les salariés·es en blouse blanche à l’arrière. Par exemple contre la fermeture d’hôpitaux sous couvert « d’optimisation » ou contre les retards trop nombreux dans le paiement des salaires.
Contre cette politique anti-sociale, qui affaiblit les capacités de résistance de l’Ukraine, « le moyen le plus efficace est de créer des syndicats et de contrôler tout de l’intérieur… Ainsi, gérer et contrôler les hôpitaux est possible si nous commençons par faire élire le directeur par le personnel lui-même », expliquait en 2023 la présidente du syndicat, Oksana Slobodiana. Le syndicat a revendiqué également, lors d’une conférence syndicale tenue en août 2025 à Odessa, un contrôle public sur les médicaments dont les prix s’envolent.

— S.P. : Quelle est la portée politique de ces développements ?
— P. L.: Dressant un premier bilan de la situation politique, l’organisation socialiste révolutionnaire Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) soulignait, quelques mois après le début de la guerre : « La société civile a été contrainte de remplir le rôle de l’État et, au lieu d’attendre une assistance de sa part, d’assumer presque toutes ses fonctions sociales », et « la guerre a conduit à de nouvelles formes d’auto-organisation et de politique populaire. La mobilisation du peuple sur la base de la guerre de libération nationale a renforcé le sentiment d’implication populaire dans une cause commune et la conscience que c’est grâce aux gens ordinaires, et non aux oligarques ou aux entreprises, que ce pays existe. La guerre a radicalement changé la vie sociale et politique en Ukraine, et nous ne devons pas permettre la destruction de ces nouvelles formes d’organisation sociale, mais les développer ».

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* Patrick Le Tréhondat est éditeur à Paris, membre du Réseau international de solidarité avec l’Ukraine (RESU/ENSU) et fortement engagé dans le soutien aux associations, aux organisations syndicales et aux mouvements politiques de la gauche ukrainienne.

