vendredi 20 février 2026, par MAJED Ziad
Incisive, éloquente, Leïla Shahid expliquait la réalité palestinienne tout en répondant sans détour à la propagande israélienne. Elle contribua à faire évoluer l’opinion publique en France. Ces dernières années, un monde après l’autre s’est effondré en elle. Lorsqu’elle a choisi le 18 février 2026 comme date de son départ, elle a laissé à tous ceux qui la connaissaient, de loin ou de près, une empreinte que ni le temps ni rien d’autre ne pourra effacer.
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Mahmoud Darwish a un jour plaisanté avec ses amis Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey en leur disant qu’il enviait Leïla Shahid et qu’il essayait de ne pas marcher à ses côtés dans les rues de Paris, car les gens les arrêtaient sans cesse pour la saluer ou lui demander une photo. Il devait alors attendre qu’elle ait salué ses admirateurs, ou bien elle devait leur faire remarquer, en souriant, que la personne qui l’accompagnait était le célèbre poète, « nul autre que lui », celui qui méritait vraiment d’être salué…
Leïla Shahid, représentante de la Palestine en France, puis en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne entre 1993 et 2015, a été, sans aucun doute, la personnalité palestinienne la plus visible dans les médias et les arènes politiques européennes pendant deux décennies.
Née à Beyrouth en 1949 d’un père originaire d’Acre et d’une mère originaire de Jérusalem, elle est issue d’une famille pour laquelle la lutte politique était une fatalité depuis la déclaration Balfour de 1917, la Grande Révolte de 1936, puis le plan de partition et la Nakba de 1947-1948. Dans sa jeunesse, elle a rejoint le Fatah. Elle s’est illustrée par son engagement politique et son activisme culturel, en particulier pendant ses études à Paris, où le Mossad a assassiné, en 1973, l’envoyé palestinien Mahmoud al-Hamshari, l’un des premiers à avoir construit un discours « diplomatique » palestinien à l’étranger. Là-bas, Leïla a rejoint un cercle de Palestiniens et d’Arabes qui se sont rassemblés autour du successeur d’al-Hamshari au poste d’« ambassadeur », Ezzedine al-Qalaq (parmi lesquels Sanbar et Mardam-Bey) et, grâce à eux, elle a noué des liens étroits avec des intellectuels et des écrivains français de gauche tout au long des années 1970. Cela a continué jusqu’à ce que le groupe Abu Nidal assassine al-Qalaq à l’été 1978, une opération dont Leïla se souviendra pendant des années, avec des détails saisissants, compte tenu de son attachement à lui et de l’empreinte qu’il a laissée sur la culture politique de sa génération.

Au début des années 1980, Leïla, qui venait de se marier avec son compagnon de toujours, le romancier marocain Mohamed Berrada, a contribué au lancement de l’édition française du Journal of Palestine Studies. Elle a siégé à son premier comité de rédaction aux côtés de Roger Naba’a, Nawaf Salam, Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey ; ces deux derniers l’ont ensuite supervisé pendant près d’un quart de siècle. Peu après, Camille Mansour les a rejoints. Des écrivains français et arabes ont contribué à la revue, notamment Ilan Halevi, qui a écrit dans chaque numéro sans exception. Simone Bitton, puis Samir Kassir et d’autres sont également devenus des contributeurs réguliers. À l’été 1982, après les massacres de Sabra et Chatila qui ont suivi l’invasion du Liban par Israël, Leïla a été parmi les premières à se rendre à Beyrouth. Accompagnant l’écrivain français Jean Genet, elle s’est rendue dans les camps dévastés ; Genet a ensuite écrit son célèbre texte « Quatre heures à Chatila », qui a profondément marqué les milieux culturels français, où les attitudes ont lentement commencé à évoluer en faveur de la cause palestinienne.
À la même époque, Mahmoud Darwish, qui venait de quitter Beyrouth, brillait par sa présence, voyageant entre Tunis et Paris, et Leïla comptait parmi ses amis les plus proches. La cause palestinienne prit davantage d’importance en France, notamment grâce à l’expansion de l’édition en langue française et à la traduction d’œuvres littéraires, poétiques et intellectuelles. L’attention politique et médiatique s’est encore accrue avec la première Intifada, la déclaration d’un « État palestinien » par Yasser Arafat en 1988 et sa visite officielle à Paris, ouvrant l’ère des négociations et marquant le moment où l’Organisation de libération de la Palestine, après des décennies de lutte, s’est imposée comme le représentant légitime du peuple palestinien.
Leïla, le cauchemar médiatique d’Israël
En 1993, malgré la signature des accords d’Oslo et les désaccords palestiniens à leur sujet – leurs clauses et leurs graves lacunes –, Leïla Shahid a pris ses fonctions d’ambassadrice à Paris. Dès lors, elle s’est distinguée comme une brillante porte-parole : incisive, éloquente et exceptionnellement habile avec la presse, elle expliquait la réalité palestinienne tout en répondant sans détour à la propagande israélienne. Sa lucidité est restée éblouissante tout au long de la deuxième Intifada en 2000, alors qu’elle démantelait les mensonges d’Ehud Barak et les arguments de ses représentants dans le contexte de ce qui s’était passé avant et après : l’expansion des colonies, le siège de Yasser Arafat dans la Muqata’a à Ramallah, et Benjamin Netanyahu, suivi d’Ariel Sharon, poursuivant leur projet longtemps proclamé d’écraser toute autorité palestinienne et d’éteindre toute perspective d’État, aboutissant à l’empoisonnement d’Arafat et à sa mort dans un hôpital français en 2004.
Il ne fait aucun doute que, durant ces années, Leïla Shahid a contribué à faire évoluer l’opinion publique en France, parmi toute une génération d’étudiants francophones, ainsi que parmi les résidents arabes et internationaux. Sa maîtrise des médias et de la diplomatie, associée à la présence culturelle exceptionnelle de ses amis, a contraint Israël à remplacer plus d’une fois les conseillers de son ambassade, puis son ambassadeur, afin de tenter d’endiguer sa perte de popularité.
En 2006, après treize années d’efforts ininterrompus à Paris, elle s’est installée à Bruxelles en tant qu’ambassadrice palestinienne en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg et auprès de l’Union européenne. Mais malgré la réputation qui la précédait, ses anciennes et nouvelles amitiés et son activité diplomatique incessante, la destruction par Israël de toute possibilité de « paix », la collusion continue des États-Unis, la détérioration de la situation interne palestinienne et la scission sanglante entre l’Autorité à Ramallah et le Hamas à Gaza, puis la négligence croissante de l’Autorité et les guerres périodiques d’Israël contre Gaza assiégée, ont rendu sa tâche extrêmement difficile. Elle est devenue encore plus difficile avec les positions vacillantes de l’Autorité sur les révolutions arabes de 2011, en particulier la révolution syrienne, que Leïla, comme Elias Sanbar, a soutenue haut et fort, refusant de laisser la « cause palestinienne » servir à justifier toute hésitation à son égard.
En 2015, elle a choisi de quitter la vie diplomatique officielle pour se consacrer à des activités culturelles, politiques et sociales, ainsi qu’au soutien de la recherche et des institutions universitaires palestiniennes. Elle s’est installée dans le sud de la France, faisant des allers-retours entre sa nouvelle maison et Beyrouth, la ville de son enfance et de sa jeunesse, qu’elle aimait et où elle s’était fait des amis qui, jusqu’à son dernier souffle, sont restés parmi ses plus chers.
Mais les échecs arabes qui ont suivi l’écrasement des révolutions, la fermeture de l’horizon palestinien, puis l’effondrement financier du Liban en 2020, suivi de la guerre d’annexion en Cisjordanie en 2022 et de la guerre génocidaire contre Gaza après les attaques du 7 octobre 2023, avec des images de meurtres, de tortures, de destructions et la famine des enfants palestiniens, ainsi que la découverte des effets de la montée de l’extrême droite, de l’islamophobie et de la domination d’une machine de propagande qui dépouille les Gazaouis de leur humanité dans le discours politique et télévisuel français : tout cela a profondément bouleversé Leïla. Un monde après l’autre s’est effondré en elle. Elle s’est retirée, s’est isolée et s’est tue, elle qui, des années et des décennies plus tôt, « remplissait le monde ». Les efforts déployés pour la sortir de ce silence, à travers des interviews et des tribunes qui lui ont été proposées à plusieurs reprises, n’ont pas abouti.
Heureusement, un film et un livre consacrés à sa mère, Sirine al-Husseini, et, à travers eux, à Leïla elle-même, ainsi qu’à Jérusalem, à la Palestine, à Beyrouth et à la France, ont récemment été publiés, laissant à la jeune génération un riche héritage documenté de l’œuvre de sa vie.
Quand la générosité prend forme
Sa biographie publique ne rend toujours pas pleinement justice à Leïla Shahid. La Palestine, qui l’a habitée tout au long de sa vie, a alimenté son travail et son combat, et est devenue son essence même. Mais au-delà de cela, elle était aussi une femme d’une générosité extraordinaire : enjouée, vive d’esprit, elle était la star des réunions et des soirées, l’incarnation même de l’amitié. Elle était une cuisinière hors pair, une véritable connaisseuse en arts visuels et en littérature.
Et avant tout, elle était loyale envers ses amis, leur dévouée malgré les différences de tempérament et d’âge. Ce dévouement enrichissait son univers ; il était aussi probablement une source constante d’angoisse, compte tenu des pertes personnelles qui s’accumulaient et lui causaient tant de chagrin. D’Ezzedine al-Qalaq à Khalil al-Wazir, de Yasser Arafat à Mahmoud Darwish, de Jean Genet à Elias Khoury, en passant par Samir Kassir et Patrice Barra, Leïla a connu la perte, et cela l’a blessée, tout comme cela l’a blessée de voir ses parents mourir loin de la Palestine…
Et lorsqu’elle a choisi le 18 février 2026 comme date de son départ, elle a laissé à tous ceux qui la connaissaient, de loin ou de près, une empreinte que ni le temps ni rien d’autre ne pourra effacer. Elle a également laissé derrière elle des histoires, des anecdotes et des remarques que nous continuerons à répéter et à nous remémorer tant que nous vivrons.
Ziad Majed
P.-S. repris de essf
• Billet de blog [Mediapart] 20 février 2026
https://blogs.mediapart.fr/ziad-majed/blog/200226/leila-shahid-la-voix-la-plus-brillante-de-palestine
• Texte publié initialement en arabe dans la revue Megaphone
• Ziad Majed
Politiste franco-libanais, professeur d’ université
