« Parallèlement à leur orientation économique néolibérale et à leurs politiques d’austérité, les nouvelles autorités syriennes ont pris des mesures pour renforcer leur contrôle sur les acteurs économiques et sociaux, comme elles l’ont fait avec les institutions de l’État. »JD
Les premières semaines de février ont été marquées par une intensification notable du mouvement de contestation sociale contre les orientations économiques du gouvernement et la détérioration des conditions de vie et de travail.
Dans la capitale Damas et ailleurs dans le pays, les manifestations et les protestations se poursuivent depuis la fin du mois de janvier contre la hausse historique des prix de l’électricité, qui a dépassé 5 000% et 6 000%.
Des rumeurs ont couru selon lesquelles le ministère de l’Énergie pourrait revoir les nouveaux tarifs et qu’une nouvelle commission avait été créée pour réexaminer la décision d’augmenter les prix de l’électricité, mais aucune décision officielle n’a été prise à ce jour.
Les enseignant.e.s des villes de Tartous et Lattaquié poursuivent leurs manifestations depuis plus d’une semaine pour protester contre la décision du ministère de l’Éducation de renvoyer dans leurs provinces d’origine les enseignants qui se sont installés dans ces deux régions et ont accompli les formalités officielles pour régulariser leur situation professionnelle. Les enseignant.e.s ont vivement dénoncé ont vivement dénoncé cette décision, la considérant comme un mépris du fait que la plupart vivent dans ces deux régions depuis des années et ne disposent pas des moyens financiers et sociaux nécessaires pour retourner dans leur province d’origine.
Les manifestants ont qualifié cette mesure de « condamnation à mort » pour leur carrière, la considérant comme un prélude au licenciement collectif de milliers d’enseignant.e.s. Le président de la section locale du syndicat des enseignants à Tartous, Yacoub Mohammed Khaled, a affirmé que le syndicat soutenait les revendications « légitimes » des enseignant.e.s contractuel.les et qu’il lui incombe de répondre à leurs besoins et de défendre leurs intérêts conformément à la loi, d’autant plus qu’ils ont subi des préjudices financiers et psychologiques suite à la décision de les renvoyer dans la province où ils avaient été engagés.
De même, les chauffeurs routiers ont lancé une grève illimitée, annonçant l’arrêt du transport de marchandises entre les provinces, après que les autorités n’aient pas tenu compte de leurs revendications. Ils ont protesté contre la « suppression du bureau qui fixait les tarifs officiels des frais de transport, et ont demandé la remise en service de ce bureau, estimant que la fixation des prix par des courtiers sur les réseaux sociaux avait un impact négatif sur le travail des chauffeurs »
Parmi leurs autres revendications figuraient la réactivation des syndicats et la création d’un fonds coopératif. Cependant, l’État n’a répondu que partiellement à leurs revendications en suspendant l’entrée des camions étrangers dans le pays.
Dans le nord de la Syrie, plus précisément dans les provinces d’Idlib et de la campagne d’Alep, et dans une moindre mesure dans la campagne de Hama, les enseignant·e·s ont mené une grève à grande échelle pour réclamer des emplois permanents, la réintégration des personnes licenciées et une augmentation de leurs salaires proportionnelle à la hausse du coût de la vie.
Plus de 1 700 écoles ont fermé leurs portes dans ces régions. Les enseignant·e·s ont baptisé leur grève « grève pour la dignité », en réponse au non-respect par les autorités de leurs promesses d’augmenter les salaires et d’améliorer les conditions de travail. Les enseignant·e·s avaient déjà organisé des rassemblements massifs à la fin de l’année 2025.
Un groupe indépendant, « Les enseignants libres de Syrie », a fait savoir que les enseignant·e·s réclamaient une augmentation de salaire de 200%, soulignant que l’augmentation de 100% annoncée précédemment et qui devait entrer en vigueur au début de cette année n’avait pas été appliquée, ce qui avait accru le sentiment de frustration et sapé la confiance.
Des mouvements de solidarité ont été signalés dans les campagnes de Deraa et de Hama. Les enseignant·e·s ont annoncé que la grève était ouverte et qu’ils ne retourneraient pas dans leurs classes tant que les engagements salariaux ne seraient pas respectés et que les fournitures scolaires de base ne seraient pas fournies.
Le directeur de l’éducation à Idlib a été exclu d’un groupe WhatsApp réservé aux enseignant·e·s après avoir menacé d’imposer des sanctions administratives, y compris le licenciement, à tout enseignant·e absent·e pendant trois jours consécutifs, ce qui a suscité une vive colère. La grève a reçu le soutien du syndicat des enseignants syriens, qui a qualifié ces revendications de « légitimes pour améliorer les conditions de vie, d’éducation et sociales des personnels », et a annoncé « son soutien à ces revendications et sa volonté de continuer à œuvrer pour qu’elles soient satisfaites ».
Le communiqué a également rejeté « toute menace à l’encontre des collègues pour avoir revendiqué leurs droits ou toute mesure punitive à leur encontre ». Mais alors que la grève entrait dans sa deuxième semaine, plusieurs responsables éducatifs ont présenté leur démission pour protester contre le mépris affiché à l’égard de leurs revendications d’amélioration des conditions de vie et d’augmentation des salaires.
Le pays a connu d’autres mouvements sociaux, notamment ceux des travailleurs du port de Lattaquié pour protester contre leur licenciement, et ceux des ouvriers des usines de Deir ez-Zor qui refusent la baisse de salaire imposée par l’investisseur.
À Alep, les vendeurs ambulants sont descendus dans les rues le 1er février pour protester contre la décision des autorités locales d’interdire leurs activités ou, dans certains cas, de démanteler leurs étals. Les employés municipaux de Bazaa, à l’est d’Alep, ont également organisé une manifestation et une grève pour dénoncer le retard de trois mois dans le versement de leurs salaires.Ces manifestations reflètent le mécontentement croissant des classes populaires à l’égard des politiques économiques menées par le gouvernement syrien, qui ne fournissent pas les bases nécessaires à la reconstruction et à une reprise économique durable.Dans la province méridionale de Quneitra, les employés du centre de recherche agricole ont organisé une marche de protestation contre 65 licenciements abusifs, exigeant l’annulation de cette décision. Bassam al-Said, président du syndicat local des travailleurs, a qualifié cette décision d’« injuste, arbitraire, inacceptable, répréhensible et inappropriée, en particulier dans ces conditions de vie difficiles », soulignant que « la province de Quneitra a une particularité en raison de sa situation en première ligne face à l’ennemi sioniste qui empêche la population d’exploiter ses terres ».
Il a expliqué que le centre de recherche de Quneitra a besoin officiellement de 600 travailleur.es, alors qu’il n’en emploie actuellement qu’environ 300, et que malgré cela, le gouvernement continue de réduire le nombre d’employé.es.
Dans la ville de Palmyre, les citoyen.nes ont organisé une manifestation pour dénoncer le mépris constant des demandes de la population, notamment la mise en place de services de base et le soutien aux secteurs de la santé et des services publics.
De même, la ville de Dana, dans la campagne d’Idlib, a été le théâtre de manifestations massives pour protester contre la mauvaise qualité des services et la marginalisation persistante de la région. Les manifestant.es ont exigé la destitution des responsables du gouvernement de transition à Damas.
De vastes zones de la province d’Idlib souffrent d’une baisse notable du niveau des services de base, alors que la population réclame sans cesse une amélioration de son approvisionnement en électricité, de l’état des routes, des services publics et de ses conditions de vie, en particulier après que des inondations ont frappé plusieurs zones de la province et d’autres régions de Syrie.
À Raqqa, et dans une moindre mesure à Deir ez-Zor, après le retrait des Forces démocratiques syriennes (FDS) et la prise de contrôle de la ville par les forces armées du gouvernement de Damas, les enseignant.es organisent des manifestations quasi quotidiennes. Ils réclament des emplois permanents dans les écoles de leur région et la restauration de leurs droits d’enseignement perdus au cours des années précédentes. En outre, un groupe d’activistes et d’habitants de la province de Deir ez-Zor a lancé une vaste campagne sous le hashtag #كفى_ديرالزور_منكوبة (Stop à la catastrophe à Deir ez-Zor), en réponse à ce qu’ils ont qualifié de « marginalisation systématique » et aux mesures qui ont conduit à l’effondrement des conditions de vie et des services dans la province.
Les initiateurs de cette campagne ont publié une déclaration adressée à la présidence de la République et au gouvernement, dans laquelle ils affirment que Deir ez-Zor est devenue une province « sinistrée » à plus de 80%, malgré ses immenses richesses pétrolières et agricoles. Les protestataires ont demandé que Deir ez-Zor soit officiellement déclarée « province sinistrée », ce qui nécessite la mise en place de plans d’urgence et de mesures exceptionnelles, et ont tenu les autorités gouvernementales directement responsables de cette détérioration économique et sociale sans précédent. Parmi leurs revendications figuraient la nécessité d’allouer une part claire des revenus du pétrole et du gaz extraits du territoire de la province au financement de projets de développement et de services locaux, ainsi que la réhabilitation immédiate des ponts et des routes principales. Le communiqué a souligné l’importance d’impliquer la communauté locale et les véritables compétences dans la prise de décision, de renforcer les effectifs locaux et de lancer des projets de développement durables plutôt que des projets symboliques, afin de garantir que les ressources aient un impact direct sur la vie des citoyens.
Mesures d’austérité et réduction du rôle de l’État
Ces manifestations reflètent le mécontentement croissant des classes populaires à l’égard des mesures économiques prises par le gouvernement syrien, qui ne fournissent pas les bases nécessaires à la reconstruction et à une reprise économique durable. Damas a en effet adopté un modèle économique néolibéral fondé sur la libéralisation du commerce, la privatisation des actifs de l’État, l’attraction des investissements étrangers directs, l’imposition de mesures d’austérité sévères et la réduction du secteur public. Les responsables syriens continuent de réclamer une plus grande privatisation des entreprises publiques et une réduction du rôle de l’État. Dans ce contexte, le ministre des Finances, Mohammad Yasser Barna, a déclaré dans une interview accordée en octobre dernier : « Notre objectif est d’avoir un secteur public plus petit, avec un budget plus réduit ». Pour rappel, les autorités syriennes ont annoncé en janvier 2025 leur intention de licencier jusqu’à un tiers des fonctionnaires. Elles n’ont toutefois défini aucun critère ni procédure légale pour les licenciements ou les suspensions temporaires, ce qui suscite des craintes quant à des licenciements abusifs.
À la fin du mois d’août, les autorités syriennes ont donné pour instruction aux institutions publiques de ne renouveler les contrats temporaires qu’en cas de nécessité, de mettre fin aux congés prolongés des agent.e.s et de réintégrer les fonctionnaires à leur poste à compter du 1er septembre 2025. Cependant, le refus de reprendre les agents à leur poste s’est étendu à plusieurs ministères et institutions, souvent sous divers prétextes.
Ce phénomène de licenciement des fonctionnaires se poursuit. Depuis le début de l’année, différents ministères ont procédé à des vagues de licenciements, dont plus de 300 dans les directions de l’agriculture à Lattaquié, plus de 40 dans l’antenne de Lattaquié de l’Institut des céréales, 200 au ministère de l’Agriculture dans la province de Tartous, 400 employé.e.s de la Société syrienne de construction et de développement, des centaines aux directions de l’électricité à Homs, Lattaquié et Hama, et des dizaines du ministère de l’Information, entre autres. En outre, les contrats de certains travailleur.es n’ont pas été renouvelés, comme ceux de plus de 180 agent.s. du conseil municipal d’Alep au début de l’année.
Ces mesures ont été accompagnées de politiques et de décisions qui renforcent la concentration du pouvoir économique entre les mains de la nouvelle élite dirigeante et de ses réseaux d’affaires, alors que la plupart des Syrien·ne·s continuent de vivre dans la pauvreté et voient leur pouvoir d’achat diminuer.
Dans le même temps, la préférence accordée au capital plutôt qu’aux intérêts des travailleurs s’est une nouvelle fois manifestée dans le décret n°29 de 2026, qui exonère les employeurs des intérêts et des pénalités liés au retard dans le paiement des cotisations d’assurance si celles-ci sont réglées dans un délai d’un an à compter de la date d’entrée en vigueur du décret.
Cette mesure affaiblit l’institution publique d’assurance et la prive des liquidités nécessaires pour améliorer les pensions des retraité.e.s. Le décret a favorisé les employeurs tout en laissant les travailleurs sans filet de sécurité sociale, sans indemnités pour accident du travail et sans salaire de retraite.
Quelles sont les possibilités de mobilisation populaire organisée à partir de la base ?
La majorité des dirigeants syndicaux sont en fait alignés sur les autorités de l’État. Parallèlement à leur orientation économique néolibérale et à leurs politiques d’austérité, les nouvelles autorités syriennes ont pris des mesures pour consolider leur contrôle sur les acteurs économiques et sociaux, comme elles l’ont fait avec les institutions de l’État. Elles ont nommé des fidèles à la tête des syndicats et des associations professionnelles sans organiser d’élections permettant de choisir une nouvelle direction. Dans son communiqué, le syndicat des enseignant.e.s a déclaré que son soutien à ses collègues du nord ne signifiait en aucun cas une position négative à l’égard de l’État syrien, même si cela pourrait n’être qu’une tactique verbale.
Néanmoins, certaines tentatives ont été faites par les syndicats et les associations professionnelles pour obtenir davantage d’indépendance, comme dans le cas du syndicat des enseignant.e.s.
Par exemple, l’Association des journalistes syriens a récemment condamné l’intention du ministère de l’Information de lancer un « code de conduite professionnelle » à la mi-février, considérant cela comme « contraire à l’esprit et à la lettre de la déclaration constitutionnelle pour la phase de transition », « au respect des normes professionnelles reconnues » et une « violation des engagements internationaux contenus dans la déclaration constitutionnelle » en matière d’indépendance professionnelle, et a « mis en garde contre le recul des acquis en matière de libertés ». Ils ont fait valoir que ce processus était « une question purement professionnelle » qui relevait de la responsabilité de l’Association des journalistes syriens et du Syndicat des journalistes syriens, en coordination avec la Fédération internationale des journalistes, en tant que représentants légitimes des journalistes. L’Association a mis en garde contre le risque de transformer le ministère de l’Information en un organisme de contrôle moral, affirmant que cela compromettrait la possibilité de mettre en place un journalisme d’investigation libre et reproduirait le système de censure. Elle a souligné que tout code de conduite « qui émane de syndicats non indépendants reste dépourvu de légitimité professionnelle ».
Parallèlement à leur orientation économique néolibérale et à leurs politiques d’austérité, les nouvelles autorités syriennes ont pris des mesures pour renforcer leur contrôle sur les acteurs économiques et sociaux, comme elles l’ont fait avec les institutions de l’État.
Dans cette perspective, la lutte pour des organisations syndicales démocratiques, indépendantes et de masse, à l’écart des autorités étatiques au pouvoir, est essentielle pour améliorer les conditions de vie et de travail de la population et, plus généralement, pour défendre les droits démocratiques et un système économique fondé sur la justice sociale et l’égalité.
Il existe un besoin généralisé de construire et de reconstruire des organisations populaires, des syndicats aux organisations féministes, en passant par les organisations communautaires, les partis politiques progressistes et les structures nationales, et d’o uvrer à leur convergence.
En effet, toute extension de la démocratie aux droits sociaux, économiques, culturels et nationaux a toujours été le fruit de luttes victorieuses menées par la base, notamment pour les droits économiques et civils, le droit de vote, la syndicalisation, l’égalité des sexes, etc. Relier les luttes contre l’exploitation et l’oppression est le moyen de construire une alternative politique ancrée dans les intérêts des classes populaires.
Joseph Daher
Source – Sirfmag. 11 février 2026 :
https://www.facebook.com/sifrmag
Traduction de l’arabe par Deeplpro relue par Pierre Vandevoorde pour ESSF.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78046
