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Vietnam. En pleine mutation

Les mutations en cours au Vietnam sont à mettre en regard avec la situation évolutive dans le Sud Est asiatique et avec les problèmes chinois. .. voire la question de Taïwan. ML

Vietnam : le Congrès du Parti approuve la nomination du secrétaire Tô Lâm

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dimanche 1er février 2026, par DI NOLA Massimo

Les mesures adoptées par le Premier secrétaire rappellent fortement le « modèle » Xi Jinping. Mais le Parti et le pays sont très différents de la Chine.

Au Vietnam, un congrès du Parti n’a pas lieu tous les jours. Il a lieu tous les cinq ans et sert à établir la géographie du pouvoir pour l’avenir, ainsi qu’à lancer de nouvelles stratégies de développement économique et à présenter les politiques et les instruments par lesquels l’État entend maintenir son contrôle sur la société et la domination incontestée du Parti communiste.

Celui qui s’est tenu fin janvier s’est terminé avec deux jours d’avance. Pas de surprise : il n’y a pas de confrontation d’opinions au Congrès. Celles-ci ont lieu avant, lors des séances préparatoires qui se tiennent dans les différentes instances locales, en même temps que la sélection des délégué.e.s. Lorsque l’on arrive au Congrès, les jeux sont déjà faits. On écoute les discours des « quatre piliers » : le secrétaire du Parti, To Lam, le Premier ministre Pham Minh Chinh, le président du pays Luong Cuong et le président de l’Assemblée nationale Trần Thanh Mẫn. Quelques autres interventions suivent. Enfin, on applaudit.

C’est juste après, cependant, que les choses deviennent intéressantes. Surtout aujourd’hui. Tout d’abord en raison des changements prévus dans l’architecture du pouvoir au Vietnam, où l’enjeu décisif est la concentration progressive des leviers et des choix de commandement du pays entre les mains du « premier pilier », le secrétaire du Parti To Lam, en place depuis deux ans. Son ascension coïncide avec une vaste série de purges au sommet, lancée par son prédécesseur Nguyen Phu Trong et que To Lam avait activement soutenue. L’accusation, qui ne manque jamais, est celle de corruption.

Le parallèle avec la manière dont Xi Jinping centralise le pouvoir en Chine vient immédiatement à l’esprit. L’analogie est compréhensible, mais il faut garder à l’esprit les profondes différences de contexte. Au Vietnam, tout d’abord, il n’y a aucun signe de crise économique. La question centrale est plutôt celle d’ambitieuses perspectives de développement, qui concernent la technologie, les infrastructures et l’énergie, ainsi que la réduction de la dépendance économique vis-à-vis de l’extérieur, à commencer par la Chine.

En matière de politique étrangère, la tâche principale consiste à maintenir et à cultiver des relations de partenariat avec tout le monde : les États-Unis, principaux destinataires des exportations vietnamiennes ; la Corée et le Japon, premiers investisseurs et partenaires technologiques ; et les pays voisins qui cohabitent au sein d’une organisation régionale particulière, l’ASEAN. Sur le plan militaire, il s’agit de préserver une capacité de dissuasion suffisante face aux prétentions de Pékin sur les archipels des îles Paracels (Xisha) et Spratleys (Nansha), ainsi que sur les droits d’exploitation des ressources marines dans les zones côtières.

Enfin, le Parti communiste vietnamien reste caractérisé par de fortes divisions internes, tant sur le plan idéologique, qui peuvent être résumées par des étiquettes telles que « étatistes », « libéraux », « efficacistes » ou « marxistes orthodoxes », que sur celui des allégeances, entre l’armée et la bureaucratie du Parti, ou encore sur celui de la représentation géographique, qui oppose le nord, le centre et le sud du pays. Pour l’instant, tous n’ont pas été mis au pas par To Lam. L’avenir nous le dira.

Quelles sont donc les prochaines étapes ? Certaines ont en réalité déjà été franchies. Le Congrès a approuvé la liste, évidemment prédéfinie, du Comité central. Et c’est là que surgit la première surprise : le président Luong Cuong et le Premier ministre Pham Minh Chinh en ont été exclus. Ce n’est pas un hasard. Il est largement admis qu’en avril, lors de l’Assemblée nationale du Parlement, To Lam a l’intention de prendre également la présidence du pays. Un choix qui est loin d’être anodin. La nomination de l’actuel président, Luong Cuong, ancien chef du Département général de la politique de l’armée, il y a deux ans, était en effet le fruit d’un compromis avec les forces armées, qui voient d’un mauvais œil l’ascension de To Lam. Il faut dire que Cuong a exercé son rôle de manière principalement « représentative » et plutôt terne, laissant souvent To Lam lui voler la vedette, notamment en matière de politique étrangère.

En réalité, l’homme fort de l’armée à ce stade est l’actuel ministre de la Défense, Phan Văn Giang. Il convient toutefois de souligner que, pour l’instant, le clan militaire a conservé une présence significative tant au sein du nouveau Comité central, avec 26 membres contre 7 issus de la Sécurité publique, que dans le nouveau Bureau politique, où siègent deux membres en uniforme.

Vient ensuite le choix du nouveau Premier ministre. Les candidats actuellement les plus crédibles selon les analystes sont l’ancien gouverneur de la Banque centrale Le Minh Hung, relativement jeune (55 ans), actuel chef de la Commission pour l’organisation du Parti, considéré comme un technocrate qui a acquis sa formation dans plusieurs universités et institutions étrangères, dont le Fonds monétaire international.

D’autres noms circulent, comme celui de l’actuel et puissant ministre de la Sécurité Luong Tam Quang, ancien général de police étroitement lié à To Lam ; celui de l’actuel vice-Premier ministre Nguyen Hoa Binh, ancien président de la Cour suprême et général de police, également considéré comme un protégé de To Lam ; ou encore celui du ministre de la Défense Phan Giang, dont la nomination éventuelle signalerait une volonté d’ingérence accrue de l’armée dans les affaires du gouvernement.

Il y a cependant un aspect qui mérite d’être souligné. Au départ, on ne s’attendait pas à ce que le « policier » To Lam ait une vision forte de la transformation du pays. Mais les choses se passent différemment. Le programme, en partie déjà lancé par l’actuel chef du Parti et approuvé par le Congrès, concerne le renforcement des secteurs de haute technologie, domaine dans lequel le Vietnam dispose déjà d’universités de bon niveau, des chemins de fer et des infrastructures de transport en général, l’énergie, si possible verte, ainsi que l’entrepreneuriat privé, qui se développe dans le pays avec l’émergence de grands groupes tels que Vin Group et Masan, véritables conglomérats, ou d’entreprises plus spécialisées telles que Hoa Phat, dans la sidérurgie et la métallurgie, ou FPT, dans l’informatique et les télécommunications. Ces opérateurs bénéficient déjà d’un soutien concret sous forme de commandes et d’aides publiques.

Surtout, To Lam a déjà procédé à une réduction drastique du nombre de ministères, d’agences publiques et de structures territoriales, ce qui a permis de rationaliser les processus décisionnels et de réduire les doublons, du moins sur le papier. Ces objectifs ne sont pas faciles à atteindre. Une grande inconnue subsiste toutefois quant aux modalités de gouvernance du pays, étant donné que le nouveau dirigeant est issu des rangs de la police. Et il reste tel quel, sans aucune tentation de se présenter comme le « gentil », comme le prouve la répression sévère qui, sous sa direction, a frappé et continue de frapper des blogueurs très suivis, des journalistes et des sites web, notamment à travers d’arrestations et de procès sommaires. Sans épargner les organisations non gouvernementales actives dans la protection des droits et de la liberté d’expression. Nous reviendrons bientôt sur tous ces sujets plus en détail.

La fournaise et le policier

Une ascension politique alimentée par la chasse aux corrompus du Parti

La carrière de To Lam s’est presque entièrement déroulée au sein des forces de police, les Forces de sécurité publique, qui relèvent directement du Parti et non des forces armées. Il est ensuite devenu chef de la Commission anti-corruption du Parti, puis ministre de l’Intérieur, des fonctions qui lui ont permis de jouer un rôle de premier plan dans la vaste purge lancée par l’ancien secrétaire du Parti Nguyen Phu Trong en 2016, passé à l’histoire sous le surnom de « Fournaise ardente ».

Une campagne qui, en effet, n’a pas été menée avec douceur. Selon les estimations, elle aurait concerné environ 17 000 personnes à tous les niveaux. Parmi celles-ci figurent, par exemple, le ministre de la Santé, le ministre des Sciences et de la Recherche, deux vice-premiers ministres, le secrétaire du Parti de Ho Chi Minh-Ville, ainsi que les dirigeants de certaines des plus grandes entreprises publiques, telles que Petrovietnam dans le secteur pétrolier, Vinashin dans les chantiers navals, Vinalines dans les transports, et bien d’autres encore. S’y ajoutent de nombreux militaires de haut rang, jusqu’à la démission forcée de deux « piliers » : l’ancien président Vo Van Thung et un autre ancien président, anciennement Premier ministre, Nguyen Xuan Phuc.

En réalité, la « Fournaise ardente » répondait également à la nécessité de restaurer une partie de la crédibilité publique du Parti, après une décennie marquée certes par un fort développement économique, mais aussi par une augmentation parallèle de la corruption à tous les niveaux. En 2024, cependant, Nguyen Phu Trong meurt. Et To Lam, grâce aux « cendres » de la Fournaise, se retrouve avec les cartes nécessaires pour éliminer tous les rivaux potentiels dans la course à la succession. En effet, il conserve leurs dossiers personnels dans ses tiroirs.

Massimo Di Nola


P.-S.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

Source – Andrea Ferrario. 1 février 2026 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/vietnam-il-congresso-del-partito ?

• Cet article marque le début d’une collaboration avec Massimo Di Nola [sur le site d’Andrea Ferrario], ancien journaliste à Libération, Radio Popolare et Sole 24 Ore, pour la newsletter. Massimo couvre en particulier des régions peu traitées telles que le Vietnam ou l’Asie centrale, sous l’angle de leurs relations avec la Chine.