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Iran : choc monétaire, politique budgétaire et conflit de classes

Par Siyavash Shahabi repris de LINKS

Date de publication : 30 janvier 2026

Publié pour la première fois sur Tempest.

Lorsque nous parlons du « soulèvement de Dey » — Dey dans le calendrier iranien correspond approximativement à la période allant de fin décembre à mi-janvier —, il est tentant de résumer tout cet épisode en deux images : la rue et la répression. Ce raccourci sert deux publics à la fois : l’État et les analyses paresseuses. L’État préfère prétendre qu’il s’agissait simplement de « troubles », attisés par des acteurs étrangers, puis maîtrisés grâce à la « fermeté ». Une partie de l’opposition, quant à elle, préfère décrire cet épisode comme une simple flambée soudaine de « colère populaire » qui s’est finalement éteinte. Mais si nous cantonnons l’histoire à ce cadre étroit, nous passons à côté de ce qui importait réellement.

Dey était le résultat d’un processus. L’enchaînement a commencé au début de l’automne — à partir de Mehr (vers la fin septembre) — avec une combinaison de décisions économiques, de blocages politiques et d’une lutte interne autour des privilèges des rentiers et de l’accès aux ressources. (Un rentier est une personne qui vit de revenus non gagnés — des « rentes » — provenant d’investissements ou d’une position sociale puissante). Au moment du Dey, cette accumulation a atteint son point de rupture, lorsque les chocs des prix se sont heurtés à l’effondrement des capacités fondamentales des gens à vivre c’est-à-dire avoir la possibilité d’acheter des produits de première nécessité, de planifier ne serait-ce que quelques semaines à l’avance, de conserver une dignité normale dans des conditions de pression extraordinaires.

Plus important encore, cet épisode ne s’est pas « terminé » simplement parce qu’il y a eu répression. La répression a certes été décisive. Mais ce qui a suivi la répression était tout aussi politique : une reconfiguration du centre de gravité du régime et un message sans ambiguïté adressé à la société. Le coût de la crise serait payé par les citoyens ordinaires, et non par les classes dirigeantes qui possèdent la richesse, l’immunité et le pouvoir institutionnel.

Pour comprendre Dey, l’économie politique doit être replacée au centre de l’analyse, et non plus en marge.

Pourquoi chaque crise économique en Iran devient politique

L’économie iranienne peut s’expliquer très simplement, sans jargon complexe.

D’un côté, il y a une société dont les revenus sont payés en rials et qui ne dispose pratiquement d’aucun outil efficace d’autodéfense collective : les salariés, les enseignants, les infirmières, les jeunes fonctionnaires, les retraités et une grande partie de la classe moyenne urbaine. Ces groupes vivent sous l’inflation, s’appauvrissent à mesure que la monnaie nationale perd de sa valeur et, s’ils protestent, ils sont souvent confrontés à une répression « sécurisée » soit une « affaire de renseignement »,soit des accusations présentées comme relevant de la sécurité nationale et ils sont face à la machine punitive.

De l’autre côté, il y a un réseau qui vit de privilèges. Le privilège n’est pas ici une vague accusation morale, mais un ensemble concret d’avantages : accès préférentiel aux devises fortes (dollars et autres devises étrangères), licences d’importation et d’exportation, contrats publics, projets pétroliers et de construction, monopoles dans les transports et les douanes et, surtout, immunité judiciaire et sécuritaire. Au sein de ce réseau, les sanctions ne sont pas seulement une « pression extérieure », elles peuvent également constituer une opportunité interne. Elles poussent le commerce dans l’ombre, le concentrent entre quelques mains, tuent la concurrence ouverte et augmentent les rentes disponibles pour ceux qui disposent de canaux protégés.

Il en résulte que la crise elle-même devient un mécanisme de redistribution — vers le haut.

Ainsi, lorsque le rial s’effondre, ce n’est pas seulement le taux du dollar qui augmente. Les prix des denrées alimentaires, des médicaments, des loyers, des transports et de l’énergie augmentent tous. Les gens ordinaires s’appauvrissent, tandis que les réseaux privilégiés en tirent directement profit ou, au minimum, survivent bien mieux que les autres au choc. C’est pourquoi une crise économique en Iran se transforme rapidement en crise de légitimité : les gens ne considèrent pas l’État comme simplement « incompétent », mais comme partial, structurellement aligné sur les bénéficiaires de privilèges et prêt à faire payer la société pour préserver cet ordre.

Que signifie exactement « chirurgie économique » ?

Dans le vocabulaire officiel et technocratique de l’Iran, « chirurgie économique » est un terme poli pour désigner ce qui est essentiellement une thérapie de choc. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Cela signifie que l’État tente de faire plusieurs choses à la fois, et de les faire rapidement :

Augmenter les prix de l’énergie (essence, gaz, électricité) afin de réduire les subventions et d’alléger le déficit budgétaire.

Faire évoluer le taux de change vers un système à taux unique, ou du moins redéfinir les « privilèges » en matière de change, car un régime monétaire à plusieurs niveaux génère de la corruption et crée d’énormes rentes pour ceux qui peuvent accéder à des taux préférentiels. Augmenter le prélèvement fiscal, généralement par le biais des impôts les plus faciles à percevoir — comme la taxe sur la valeur ajoutée — et en intensifiant la pression sur les petites entreprises et les classes moyennes urbaines, car taxer les véritables centres de richesse est politiquement coûteux et souvent pratiquement impossible.Réduire les dépenses sociales, ou obtenir le même résultat indirectement en maintenant les augmentations salariales nominales en dessous du taux d’inflation, ce qui réduit effectivement les salaires réels.

Même dans un contexte « normal », cet ensemble de mesures est douloureux pour les groupes à faibles revenus. En Iran, il se heurte à un problème structurel qui transforme la douleur en combustion politique : les principaux bénéficiaires des rentes et des privilèges ne se trouvent pas en dehors de l’État, mais au sein même de l’architecture du pouvoir.

Ainsi, dans le discours, la « chirurgie » consiste à supprimer la recherche de rentes et à rétablir la santé économique. Mais dans la pratique, elle tend à devenir autre chose : l’austérité pour la société, la continuité pour l’ordre rentier. La lame est censée couper les rentes, mais elle coupe généralement le corps social.

Cette contradiction — une réforme présentée comme la suppression des rentes, mais mise en œuvre comme un sacrifice vers le bas — est au cœur du Dey.

De l’automne à Dey : l’enchaînement qui a provoqué une explosion

Dès le début de l’automne — à partir de Mehr (vers la fin septembre) —, un débat sérieux a commencé à se structurer parmi certains segments du bloc technocratique, les économistes orientés vers le marché et même certaines parties des cercles décisionnels iraniens. L’argument central était sans détour : un choc était nécessaire. Les prix de l’énergie devaient augmenter. Le taux de change devait être poussé vers un régime de taux unique. L’économie devait être « stabilisée » par une intervention douloureuse et concentrée. Certains ont même vendu le fantasme – en s’inspirant de cas comme celui de l’Argentine – que l’Iran pouvait « réparer » son désordre économique sans changement sérieux de politique étrangère et sans ouvrir l’espace politique, simplement en administrant un choc économique violent.

Mais le projet soulevait dès le départ une question cruciale : qui en paiera le prix ?

Si l’objectif était véritablement de réduire la recherche de rentes, il fallait réduire les réseaux privilégiés. Les budgets et les contrats des institutions puissantes devaient être revus à la baisse. Les monopoles pétroliers, douaniers et contractuels devaient être soumis à la transparence et à un véritable contrôle. En d’autres termes, cela nécessitait une confrontation directe avec les couches dirigeantes.

Cependant, ce qui s’est produit dans la pratique est allé dans la direction opposée : le système s’est préparé à faire en sorte que le choc touche la société, et non les rentiers.

C’est dans ce contexte que la suppression des voix capables d’expliquer la crise en termes de classes sociales devient politiquement compréhensible. Si l’on empêche le public de comprendre que le problème ne concerne pas simplement l’essence, mais la répartition du pouvoir et de la richesse, il devient alors beaucoup plus facile de répondre à la crise comme on le ferait pour une question de sécurité nationale. Les arrestations, la fermeture des médias critiques et le ciblage des militants sociaux et des femmes au cours des mois qui ont précédé Dey peuvent être interprétés précisément dans cette logique : nettoyer le terrain de toute interprétation et organisation avant que la tempête n’éclate.

La première étape de la hausse des prix de l’énergie a alors été mise en œuvre. L’État s’est félicité d’avoir « évité une répétition d’Aban 1398 » (novembre 2019). Mais il est rapidement apparu que l’économie malade de l’Iran ne pouvait être « réparée » par un seul choc, car le problème n’était pas seulement le prix de l’essence. Les causes profondes étaient structurelles : déficits budgétaires chroniques, sanctions, corruption en réseau et économie rentière fondée sur les privilèges. Le débat sur un deuxième choc, plus profond, a donc refait surface, et c’est à ce moment-là qu’un projet technocratique s’est transformé en crise politique.

Pourquoi ? Parce que deux choses se produisaient simultanément.

D’une part, les responsables ont poussé l’idée de créer au moins une perspective de négociations avec les États-Unis afin de calmer le marché des changes. La simple possibilité de pourparlers peut réduire la pression psychologique sur le rial, pendant un certain temps.

D’autre part, la posture conflictuelle de l’État en matière de politique étrangère et ses fermetures politiques internes sont restées intactes. En d’autres termes, le système voulait intensifier l’austérité sans accepter la moindre réforme institutionnelle. Il fallait pratiquer une « intervention chirurgicale », mais le bistouri ne pouvait couper que dans la société, jamais dans le corps du pouvoir.

Le budget 1405 (2026-2027) en détail : un document qui disait « Vous en paierez le prix ».

Le 23 décembre 2025 (2 Dey 1404 dans le calendrier iranien), le gouvernement a présenté le projet de budget pour 1405, et de nombreuses informations qui circulaient auparavant sous forme de « spéculations » se sont soudainement concrétisées dans un document officiel.

Afin que le lecteur comprenne exactement ce dont il est question, plusieurs éléments clés – et la logique qui les sous-tend – doivent être clairement expliqués.

(a) Salaires et inflation : une baisse de salaire inhérente

Le budget tablait sur une augmentation nominale des salaires et des traitements à un niveau qui ne correspond pas à l’inflation actuelle en Iran. Si l’inflation est supérieure à 40 % et que les salaires augmentent de 20 %, la conséquence est simple : le pouvoir d’achat réel diminue.

En termes simples : si cette année, votre salaire vous a permis d’acheter 10 kilos de viande ou 20 kilos de riz, l’année prochaine, malgré l’« augmentation », vous pourrez acheter moins. L’État comble effectivement son déficit budgétaire en réduisant le salaire réel des employés et des salariés. (En termes techniques, une augmentation nominale de 20 % contre une inflation de 40 % correspond à une baisse d’environ 14 % en termes réels : 1,20 ÷ 1,40 ≈ 0,86.)

(b) Salaire minimum et panier de consommation : la pauvreté au travail comme conséquence de la politique

Le niveau du salaire minimum prévu dans le budget était bien inférieur au coût réel de la vie. Lorsque le coût estimé du panier de consommation de base d’un ménage ouvrier s’élève à plusieurs dizaines de millions de tomans, mais que le salaire minimum reste bien en dessous de ce seuil, le résultat n’est pas mystérieux, c’est la pauvreté salariale. (En Iran, les chiffres sont généralement exprimés en tomans — selon l’usage quotidien « à l’iranienne » —, mais toute conversion en dollars américains dépend du taux volatil du marché libre).

Cela signifie que la pauvreté n’est plus seulement lié au chômage. Elle devient quelque chose que l’on peut connaître même lorsqu’on a un emploi à temps plein — c’est une caractéristique structurelle du système, et non un échec personnel.

(c) Impôts : augmenter les recettes là où c’est le plus facile, et non là où c’est le plus équitable

Le projet de budget prévoyait une forte augmentation des recettes fiscales. Dans la pratique, les impôts les plus « recouvrables » ont tendance à être prélevés sur les classes moyennes et inférieures, car l’imposition des centres de richesse les plus puissants est soit bloquée politiquement, soit confrontée à une résistance intense.

L’augmentation de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) de 10 % à 12 % en est un exemple clair. Il s’agit d’une taxe qui pèse sur la consommation quotidienne — sur les recettes de la vie ordinaire — et non sur les gains exceptionnels des rentiers. En effet, ce sont les achats quotidiens de la population, et non les profits privilégiés, qui sont mis à contribution pour financer la crise de l’État.

(d) Le déficit d’exploitation : l’État ne peut pas se financer par des moyens normaux.

Le budget a également mis en évidence un déficit d’exploitation de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de milliards de tomans, un chiffre qui peut sembler abstrait, mais qui doit être traduit en termes concrets :

Cela signifie que l’État ne peut pas couvrir ses dépenses courantes par ses recettes courantes. Pour combler ce déficit, il doit prendre une (ou plusieurs) des mesures suivantes :

  • imprimer de la monnaie ou monétiser le déficit, alimentant ainsi l’inflation
  • augmenter encore les impôts, intensifiant la pression sur la société
  • vendre des actifs et émettre des titres de créance, reportant ainsi le fardeau sur l’avenir
  • puiser dans les fonds publics et les réserves, consommant ce qui reste des ressources collectives

En d’autres termes : lorsque le déficit atteint une telle ampleur, la gestion économique devient indissociable du conflit politique, car chaque « solution » a une classe sociale qui en paie le prix.

(e) Les budgets des institutions puissantes : intacts ou très peu touchés

Dans le même temps, les principales allocations liées aux institutions militaires, sécuritaires et idéologiques sont restées intactes ou relativement protégées. C’est là le message politique du budget dans sa forme la plus condensée :

(f) Austérité pour les couches inférieures ; stabilité pour le cœur du pouvoir.

Une fois que la société voit cette combinaison noir sur blanc, la question n’est plus « juste le prix de l’essence » ou « juste l’inflation ». La question devient quelque chose de plus fondamental : l’État a officiellement annoncé que les coûts de la crise seront prélevés sur le marché, les couches moyennes et les pauvres — et non sur le réseau dirigeant qui détient la richesse, l’immunité et l’influence institutionnelle.

C’est ainsi qu’un budget cesse d’être un simple document financier pour devenir un document de légitimité — ou, plus précisément, un document qui accélère l’effondrement de la légitimité.

Le bazar, les réseaux de confiance et les holdings

Dans le récit classique de l’Iran moderne, le bazar est souvent décrit comme l’un des piliers de l’ordre politique, une institution dotée d’un poids social, d’une capacité organisationnelle et d’un levier historique. Mais la réalité des deux dernières décennies est différente : le bazar traditionnel a progressivement perdu une grande partie de son pouvoir structurel face aux  holdings géantes, aux sièges économiques quasi étatiques, aux institutions financières et de crédit, aux grands entrepreneurs et aux réseaux semi-monopolistiques façonnés par les sanctions. Le bazar reste important en tant que système capillaire de distribution des marchandises et en tant que terrain social, mais les véritables centres de décision économique se trouvent depuis longtemps ailleurs.

Lorsqu’une crise monétaire s’intensifie, le bazar traditionnel est généralement le premier secteur de l’économie à se figer. Il ne peut fixer le prix des marchandises en toute confiance. Il ne peut acheter des stocks sans craindre une perte immédiate. Il ne peut convertir ses stocks en monnaie fiable. En revanche, les réseaux de confiance (de type cartel) et les acteurs connectés les plus importants — ceux qui disposent de canaux protégés et d’un accès privilégié — ont souvent une marge de manœuvre beaucoup plus grande.

Cela crée une contradiction au sein même de l’ordre économique : une partie de l’économie traditionnelle est paralysée sous la pression de l’effondrement monétaire, tandis que les puissants réseaux de l’ère des sanctions profitent de l’instabilité ou, à tout le moins, la gèrent plus efficacement que quiconque. La crise n’oppose pas simplement « l’État à la société ». Elle est aussi une lutte entre différentes fractions du système pour savoir qui survivra au choc et qui sera écrasé par celui-ci.

Ainsi, lorsque la protestation commence dans le bazar et se propage rapidement à l’université, puis aux villes plus petites et plus pauvres, cela ne signifie pas que le « bazar » est soudainement devenu révolutionnaire. Cela signifie que la société était déjà prête et qu’une rupture au sein de l’ordre économique a ouvert une brèche. C’est là la différence qualitative qui importe : l’étincelle peut provenir d’un nœud central de l’économie traditionnelle, mais le combustible provient de l’ensemble du paysage social.

La composition sociale et la géographie de la révolte : du centre à la périphérie

Dey n’était pas une coalition ordonnée et uniforme, et c’est précisément pour cela qu’elle est importante. Les mouvements réels sont rarement ordonnés. Ils sont bruyants, multivoix et interclasses. Dans cette vague, plusieurs pôles se sont distingués :

Les petits entrepreneurs et le bazar, écrasés par l’instabilité monétaire, la fiscalité plus lourde et les conditions de récession.

Les étudiants et les jeunes, porteurs de la mémoire de Femme, Vie, Liberté, et liant de plus en plus les questions de dignité et de liberté à la crise quotidienne des moyens de subsistance.

Les travailleurs et les salariés — enseignants, infirmières, retraités et autres — qui vivent depuis des années dans un cycle continu de protestations, non pas à la suite d’un réveil soudain, mais en raison d’une expérience accumulée de pauvreté salariale et de mépris institutionnel.

Les villes plus petites et plus pauvres, qui ont montré à plusieurs reprises lors des vagues précédentes que lorsqu’elles s’émeuvent, la répression devient souvent plus flagrante, plus directe et plus meurtrière.

Les régions où vivent des minorités nationales et d’autres périphéries marginalisées, où l’économie informelle et la double répression coexistent : d’un côté, la spoliation économique, de l’autre, une répression intensifiée au nom de la sécurité nationale.

Le point crucial est le suivant : le lien entre le bazar et l’université, puis vers les petites villes, a démontré que la rupture n’était pas seulement fondée sur la classe sociale. Elle était également générationnelle et régionale. Pourtant, ces fractures tournaient autour d’un seul axe : l’exclusion systématique des personnes du processus décisionnel et la stratégie cohérente consistant à faire peser les coûts sociaux de la crise sur ceux qui ont le moins de pouvoir pour les refuser.

Fractures au sein du bloc au pouvoir

Au cours des mois qui ont précédé Dey, les fractures au sein du bloc au pouvoir sont devenues plus visibles. Certains technocrates et personnalités politiques ont ouvertement souligné la nécessité de négociations afin de réduire la pression sur le marché des changes, essentiellement pour créer un horizon stabilisateur pour le rial. Dans le même temps, une partie de l’oligarchie économique s’est montrée peu disposée à sacrifier ses intérêts : elle a résisté aux demandes du gouvernement de rapatrier les devises offshore ou thésaurisées vers la circulation intérieure, ou de modifier les pratiques par lesquelles elle protège ses profits. Dans de nombreux cas, le pouvoir judiciaire a effectivement renforcé cette hiérarchie du pouvoir, s’adressant avec beaucoup plus de douceur aux grands détenteurs de capitaux qu’aux travailleurs, aux manifestants ou aux accusés ordinaires impliqués dans des affaires de « sécurité nationale ».

Mais ces conflits internes ont tendance à converger vers un seul pointla rue. 

Une fois que les manifestations de masse envahissent l’espace public, les factions rivales reconnaissent un danger commun. Les désaccords sur la manière de gérer l’ordre rentier peuvent persister, mais la répression devient le projet commun. En d’autres termes : les divisions sur la répartition des rentes persistent, mais l’unité sur la coercition se renforce.

Les acteurs externes et la droite en exil

En période de crise, les acteurs externes entrent inévitablement en action. Les États étrangers poursuivent leurs propres intérêts et non la liberté du peuple iranien. La droite en exil, quant à elle, s’articule souvent autour d’une idée centrale : obtenir le pouvoir depuis l’extérieur, par le biais d’accords, de lobbying et en s’appuyant sur la pression étrangère.

Cette approche comporte deux dangers majeurs :

  1. Elle fournit à l’État une arme rhétorique. Le régime peut présenter la contestation comme « dépendante », dépeindre la dissidence comme un complot étranger et utiliser ce cadre pour légitimer la répression.
  2. Elle détourne la société de l’organisation interne et la conduit vers le fantasme d’un sauveur, l’espoir que le changement politique viendra d’un « sauveur » plutôt que du pouvoir collectif construit à partir de la base.

Dey a montré à quel point cette attente peut être destructrice. Elle fracture le mouvement, transforme la stratégie en théâtre factionnel et déplace le centre de gravité des revendications concrètes — salaires, droit de se syndiquer, liberté des femmes, justice sociale — vers des batailles symboliques plus faciles à manipuler, à coopter et à utiliser comme arme contre le soulèvement lui-même.

Le bonapartisme contre la révolution

C’est là que le concept de bonapartisme devient utile sur le plan analytique, mais seulement s’il est formulé en termes clairs et accessibles.

Dans la tradition marxiste, le bonapartisme désigne une situation dans laquelle les antagonismes sociaux et la crise politique deviennent si aigus que l’État, et surtout son appareil militaire et administratif, se présente comme un « arbitre au-dessus des classes ».

Il prétend que la société se fragmente, que les forces sont engagées dans un conflit destructeur et qu’une autorité concentrée est donc nécessaire pour rétablir « l’ordre ». Mais cet arbitrage n’est pas neutre dans la pratique. Sa fonction réelle est de préserver les relations de propriété et les intérêts des couches dominantes, même si la forme extérieure du pouvoir change.

Traduit dans le langage de l’Iran d’aujourd’hui, le bonapartisme ressemble à ce scénario :

Tout d’abord, la crise est contenue par la violence de masse et la coupure des communications – meurtres, arrestations et suppression délibérée de la capacité de la société à documenter, coordonner et soutenir l’action collective. Ensuite, une fois que la rue est contrainte à battre en retraite, le système s’oriente vers une reconfiguration politique et met en avant une figure – ou une structure – présentée comme un « sauveur », destinée à détourner la société de la voie de la révolution sociale.

Ce « sauveur » peut revêtir différents costumes. Il peut apparaître sous les traits d’un technocrate, qualifiant le projet de « réforme économique ». Il peut apparaître sous les traits d’un homme fort militaire, le qualifiant de « sécurité nationale ». Il peut même apparaître sous une forme monarchiste, le vendant comme un « salut historique ». Le dénominateur commun est toujours le même : aucune de ces voies ne touche aux fondements réels de l’ordre rentier — la propriété, les privilèges et les réseaux d’immunité. Elles ne font que changer le style de gestion et, une fois de plus, répercuter les coûts sur la société.

Si l’on lit Dey à travers ce prisme, la répression au nom de la sécurité nationale n’est pas seulement une réponse réflexive à la protestation. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large : affaiblir la société, suspendre la possibilité d’une transformation révolutionnaire et préparer le terrain pour un « ordre venu d’en haut » — un ordre qui pourrait stabiliser le réseau au pouvoir tout en laissant l’Iran structurellement plus faible et sa majorité sociale plus exposée.

Siyavash Shahabi est un journaliste et militant politique qui vit actuellement en tant que réfugié à Athènes, en Grèce. Il est l’auteur du blog FireNextTime, qui traite des mouvements syndicaux, des migrations et des luttes sociales, en particulier en Iran.

Traduction ML

https://links.org.au/iran-currency-shock-budget-politics-and-class-conflict