Nous publions ci-dessous une analyse et une proposition de nos camarades italiens. A l’évidence cette proposition de mise en place d’un tel laboratoire ne peut que nous intéresser.ML
Préambule
Ce qui suit NE veut PAS être un énième manifeste destiné à recueillir des adhésions : nous en avons vu beaucoup au cours des dernières décennies, empreints d’affirmations de principe, de déclarations plus ou moins indignées, d’espoirs pour un monde meilleur. Dans la plupart des cas, ils sont restés sur le papier, impuissants et incapables d’apporter un changement matériel – souvent ignorés dans leur contenu.
Ce texte est la proposition d’un LABORATOIRE, afin de mettre en place un PROCESSUS dynamique et collectif qui nous amène à déterminer des contenus communs pour un PROJET pratique, afin de construire une gauche à la hauteur des énormes défis que ce premier quart de siècle nous pose dans toute sa dimension bouleversante, terrible et violente.
Remarque importante : nous ne proposons PAS un nouveau sujet politique, nous ne ressentons pas le besoin d’un énième contenu parmi les nombreux qui existent déjà. Notre objectif est de nous connecter avec ceux qui se retrouvent dans les analyses et les propositions que nous vous présentons. Nous connecter pour nous unir : ce que nous demandons, c’est l’adhésion individuelle – et aussi continue que possible – à une phase de construction et de conception, indépendamment de l’appartenance à un parti ou à un mouvement, afin d’entreprendre un processus collectif dans lequel chaque individualité humaine et politique continue à conserver sa pleine autonomie.
Afin de déterminer le contenu de ce laboratoire, nous tenterons d’en définir le cadre conceptuel, en divisant le document en trois parties :
Le SCÉNARIO global dans lequel nous nous inscrivons ;
L’ANALYSE pour laquelle nous pensons que la gauche et les mouvements actuels réagissent de manière inefficace à l’évolution historique de ces dernières années, se dirigeant, sauf changement de cap, vers une défaite historique ;
La PROPOSITION, la partie la plus importante : l’idée de laboratoire qui part de ces analyses pour nous amener à l’élaboration d’un projet commun.
(SI VOUS AVEZ PEU DE TEMPS : PASSEZ DIRECTEMENT À LA PROPOSITION À LA PAGE 8. LE CONTEXTE : l’échec de la gauche)
Ces premières décennies du XXIe siècle ont entraîné des changements soudains qui rendent difficile l’analyse de toutes les variables en jeu et la prévision des scénarios d’évolution de la situation mondiale. Il existe toutefois certains points fixes à partir desquels il est possible de construire une vision commune.
Nous assistons à un retour de la pratique impérialiste à l’échelle mondiale : la mondialisation néolibérale se transforme rapidement en un système oligarchique, plutôt que multipolaire, tant au niveau politique que social, culturel et économique.
Cette mutation du système mondial présente certaines caractéristiques spécifiques :
1. Une convergence idéologique substantielle : au-delà de certaines différences, parfois plus formelles que substantielles, les divisions idéologiques du XXe siècle se sont effondrées en termes matériels, présentant un tableau assez homogène qui peut être attribué à la phase évolutive actuelle du système capitaliste.
2. Un retour non seulement à l’impérialisme, mais aussi au néocolonialisme direct : si, d’une part, le colonialisme « indirect » qui a toujours nié l’autodétermination des peuples en termes politiques et économiques se poursuit, nous assistons aujourd’hui à un retour des conquêtes territoriales, de l’expansionnisme systématique, de la pratique de l’invasion, de l’occupation et du génocide comme instruments « géopolitiques » acceptables et faisant l’objet d’échanges, de concessions et d’accords entre empires.
3. Une démolition progressive du droit international et de l’autorité de ses structures porteuses à commencer par les Nations unies : la tendance impérialiste actuelle exprime clairement la volonté de démolir le droit international lui-même afin de se libérer de ces « entraves » juridiques qui interfèrent, bien que de manière inégale et hypocrite, avec le droit du plus fort.
Dans ce contexte, la mobilisation contre le génocide du peuple palestinien prend une signification qui va bien au-delà de la solidarité, car il s’agit de s’opposer à la barbarisation définitive des relations internationales et de notre vie sociale elle-même, fondée sur le mépris du droit international et humanitaire et sur l’imposition de la loi du plus fort comme seul instrument de régulation des conflits.
4. Une attaque globale contre l’autodétermination des femmes, des personnes trans, LGBTIAQ+, racialisées et handicapées, au nom de prétendues « valeurs traditionnelles » et de croyances scientifiques infondées invoquées pour préparer le terrain à de nouvelles et anciennes ségrégations.
5. Un recul généralisé de la démocratie à l’échelle mondiale : bien que chaque contexte culturel, géographique, institutionnel et politique ait des caractéristiques et des points de départ différents en termes de développement démocratique, nous assistons à un recul généralisé des droits des peuples, des droits humains et des individus à l’échelle planétaire. Nous assistons à un processus qui s’oriente clairement vers un système qui révèle une convergence historique très dangereuse vers une sorte d’a-démocratie mondiale. Un retour à un monde de particularismes, après la parenthèse universaliste qui, malgré de nombreuses contradictions et abus, avait apporté l’espoir de justice, de paix et de décolonisation après la Seconde Guerre mondiale.
6. Dans ce recul politique et social, le système économique capitaliste est également en train de changer. La concentration sans précédent de la richesse, la déstructuration du monde du travail, la richesse financière non productive, le développement de mécanismes plus liés à la rente qu’au profit : ces changements nécessitent une nouvelle analyse pour définir ce qu’est réellement le capitalisme au XXIe siècle et, par conséquent, ce que signifie être anticapitaliste.
7. Les changements de ces dernières années ont marqué non seulement un coup d’arrêt, mais aussi un recul explicite par rapport au processus vers un projet planétaire de durabilité et de survie écologique : la nouvelle voie impérialiste est totalement indifférente au désastre environnemental, ou vise des interventions orientées vers la logique du profit et du darwinisme social le plus grossier. La course à la conquête de nouveaux gisements de matières premières a repris de plus belle face au changement climatique progressif, sans se soucier le moins du monde de la survie de la planète et des peuples qui l’habitent, tandis que la recherche de matières et de sources d’énergie alternatives suit les mêmes équations extractivistes sur lesquelles le colonialisme s’est toujours fondé.
L’ANALYSE : les raisons de l’échec de la gauche.
Dans les bouleversements de ces dernières décennies, la capacité de la gauche à élaborer des projets est pratiquement absente dans une perspective historique ou, en tout cas, inefficace pour modifier la trajectoire des événements. Pour comprendre les raisons de l’impuissance dans laquelle se trouve la gauche au niveau mondial et local, nous pouvons distinguer au moins trois phases qui révèlent les racines de cet échec :
1. La fin et l’échec au XXe siècle de l’expérience du socialisme réel et la trahison des idéaux socialistes par ses protagonistes mondiaux, à commencer par l’URSS, en passant par l’expérience chinoise et jusqu’à la dictature nicaraguayenne, sont les principales conditions pour lesquelles, en termes historiques, l’alternative socialiste apparaît de moins en moins crédible à la majorité de la population. Une alternative socialiste dont le soutien est réduit à de maigres minorités qui peuvent tout au plus se réjouir de l’élection sporadique de quelques dirigeants locaux, mais certainement pas de pouvoir se présenter aujourd’hui comme un projet et un sujet capable de rendre crédible une véritable alternative en termes systémiques et structurels.
2. Face à l’effondrement des réalisations historiques et matérielles du « siècle court » ( Eric Hobsbawm , l’Age des extrêmes NdT), à la fin des années 90, la nécessité et la possibilité d’une alternative se sont revitalisées dans le mouvement altermondialiste, à la recherche de la représentation d’un autre monde possible. De Seattle à Gênes, ce mouvement a semblé donner un nouvel élan aux projets d’alternative, et le niveau de répression auquel il a été soumis indique qu’il était suffisamment dangereux pour le système auquel il s’opposait. À partir du 11 septembre 2001, les choses ont commencé à changer : la possibilité d’une guerre en Europe avait déjà été acceptée avec la destruction et la fragmentation de la Yougoslavie et les États-Unis menaient leur guerre en Asie du Sud-Ouest et sur le continent africain, sous presque toutes les latitudes. Le mouvement pacifiste a joué un rôle extrêmement important dans la tentative de contrer cette acceptation, jusqu’à la grande manifestation mondiale de février 2003 contre le début de la deuxième guerre du Golfe. Cette manifestation s’est déroulée sans répression substantielle au niveau mondial, mais n’a pas réussi à retarder le début de la guerre d’une seule seconde. Si l’on veut, ce fut le moment où la défaite de l’ensemble du mouvement est devenue évidente, mais il a manqué une réflexion à la hauteur de la situation.
3. Si, d’une part, la pratique et la représentation d’une alternative systémique au passage au nouveau millénaire avaient échoué, la gauche et les mouvements semblaient néanmoins détenir une primauté en termes d’exactitude de l’analyse et de la lecture du monde. La grande crise de 2007/2008 a démontré que les lectures de la gauche et des mouvements étaient fondamentalement correctes, mais le fait de pouvoir démontrer qu’ils avaient raison en termes d’analyse n’a pas suscité d’adhésion en termes de militantisme et de mouvement, certifiant ainsi l’impuissance de ce qui restait des mouvements.
La primauté dans la théorie était donc la seule chose qui restait à la gauche et aux mouvements pour espérer un nouveau départ après plusieurs décennies de défaites, et elle certifiait non pas tant une hégémonie culturelle qu’une justesse et une respectabilité intellectuelles diffuses, publiques et reconnues. Cette primauté est entrée dans une crise profonde au cours de la deuxième décennie du XXIe siècle et s’est complètement effondrée au début de la troisième. Deux moments clés méritent d’être soulignés :
1. Les « printemps arabes » entre fin 2010 et 2011, qui ont touché de nombreux pays d’Afrique du Nord et d’Asie du Sud-Ouest : de la Tunisie à l’Égypte, de la Libye à la Syrie, du Yémen au Bahreïn, de l’Algérie au Maroc. Face à une force d’impact d’une telle ampleur, face à la possibilité d’un changement concret d’une partie importante du monde qui aurait pu contaminer dans le sens du changement même au-delà de l’espace linguistique arabophone, la gauche, surtout occidentale, est entrée en crise.
Il n’y a eu aucun soutien politique et public réel, aucune volonté de comprendre pleinement ce qui se passait et pourquoi, aucun soutien à une cause pour laquelle la gauche s’était engagée à d’autres époques et dans d’autres lieux, en faveur du Chili, du Vietnam ou de la cause zapatiste.
En pratique, les Printemps arabes ont révélé une facette cachée de la gauche qui mûrissait dans l’ombre depuis plusieurs décennies. Les révolutions nord-africaines et sud-asiatiques ont été accueillies avec une extrême méfiance, car une grande partie des mouvements qui les ont animées ne s’identifiaient pas clairement à la « gauche », ne bénéficiaient pas du soutien soviétique, désormais caduc, ni de celui d’un « sud » global politiquement abstrait.
La gauche n’a pas su établir de lien avec ces révolutions, ces mouvements populaires, car ils ne semblaient pas suffisamment socialistes ou marxistes, ni appartenir à un « camp » reconnaissable et acceptable. Pour la gauche internationale, il était inconcevable que cela puisse être le signe de la nécessité d’un travail de reconstruction et de réflexion, après des décennies d’échecs qui n’avaient rien à offrir aux jeunes générations de la rive sud de la Méditerranée. Mais malheureusement, il y a plus.
Du contexte libyen au contexte syrien, la gauche s’est concentrée *exclusivement* sur l’opposition (très louable) à l’impérialisme américain. Une concentration nécessaire mais insuffisante face à la répression brutale et inhumaine de multitudes par les Assad et les Kadhafi de ce monde, derrière le voile d’un socialisme « irréel ».
Trop nombreux sont ceux qui, à gauche, se sont également engagés dans la défense des chefs d’État impliqués : les déclarations anti-impérialistes en faveur d’Assad, les drapeaux du régime brandis sur les places rouges, sont encore aujourd’hui une honte impardonnable, incroyable, issue d’une étroitesse d’esprit et d’une ignorance politique qui frisent l’inhumain. Face à tout cela, de nombreux militants et militantes arabes se sont sentis abandonnés et trahis par ceux-là mêmes qui auraient dû se battre à leurs côtés, par leurs camarades.
Une partie de la gauche internationale, malheureusement surtout la gauche radicale, a rejeté la solidarité.
Elle n’a construit aucun réseau de soutien, d’appui logistique, culturel, rien du tout, elle n’a donné aucune voix aux militants, aux victimes et aux survivants dans les médias, dans les forums internationaux : au contraire, elle a continué à ignorer ou à diffamer ceux qui, d’une manière ou d’une autre, tentaient de changer concrètement et matériellement l’histoire à partir de véritables mouvements populaires. Pire encore, elle a continué à cultiver des canaux infectés, des torrents de désinformation dont le seul but était de délégitimer des peuples entiers et de faciliter leur oppression au profit de grands intérêts économiques.
D’autre part, la gauche a donné plus de visibilité à des mouvements intéressants et évolués en termes d’analyse, tels que Occupy Wall Street, plus orthodoxes et acceptables et avec la valeur ajoutée d’une faible déstabilisation de l’empire américain. Cependant, ces mouvements n’étaient concrètement et matériellement pas en mesure de changer quoi que ce soit, ni même de perturber Wall Street, qui continuait imperturbablement à faire son travail.
Avec les Printemps arabes, la gauche a manqué une occasion historique de se relancer, mais l’effondrement complet devait avoir lieu quelques années plus tard et a une date précise : le 24 février 2022.
2. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a définitivement fait exploser la gauche, la fragmentant. Il est difficile de dire dans quelle mesure les acteurs impliqués étaient conscients de la quantité de poussière qui s’était accumulée et cachée sous le tapis, mais cette poussière ne pouvait plus rester cachée et, surtout, elle était hautement explosive.
A la quatrième année de guerre, malgré toutes les tentatives dialectiques, les positions se sont cristallisées et sont restées inchangées, conduisant à une bifurcation dans la lecture d’une histoire divergente et inconciliable : l’enseignement central de ces années est que lorsque les fractures sont de nature axiomatique, la dialectique ne peut rien.
En politique, l’axiome se transforme en dogme, le dogme a la nature d’une croyance religieuse et la religion n’a rien à voir avec la matérialité de l’histoire.
Quels étaient, très succinctement, et quels sont encore aujourd’hui les principaux dogmes d’une grande partie de la gauche, surtout (mais pas seulement) occidentale, dans la lecture de la guerre en Ukraine, ou plutôt de la guerre CONTRE l’Ukraine ?
– La guerre a été déclenchée par l’élargissement et la menace de l’OTAN envers la Russie.
– L’Ukraine était sur le point d’entrer dans l’OTAN.
– En Ukraine, une guerre civile a éclaté en 2014 en raison de l’oppression des Russophones par les Ukrainiens.
– Euromaidan a été un coup d’État.
– La guerre en Ukraine est une guerre par procuration.
Il est évident que, parmi nous, AUCUNE de ces affirmations ne résiste, ni ne résistera, à la moindre analyse historique sérieuse.
Tout ce qui précède nous a amenés à prendre conscience d’une réalité terrible que nous n’avions pas encore tout à fait assimilée : la chute du socialisme réel et ses liens avec le colonialisme russe constituent encore un traumatisme non résolu, quelque chose que la gauche n’a jamais vraiment pris en compte.
La rancœur, consciente ou inconsciente, envers les peuples de l’Est coupables de s’être décolonisés d’un empire russe que l’on ne peut admettre comme colonial, s’est greffée sur une ignorance historique et culturelle presque totale à leur égard. Ce ressentiment a été démontré par cette gauche qui, immédiatement après l’invasion russe, s’est empressée de discréditer le gouvernement et le peuple ukrainiens et de justifier l’envahisseur.
Pour la gauche occidentale, ces peuples avaient cassé le jouet, ils avaient renforcé l’ennemi capitaliste au niveau mondial simplement en existant en tant que peuples dotés d’une identité et d’une volonté propres.
Au fond, la gauche italienne (et occidentale) n’a jamais compris, ou n’a jamais accepté, qu’il existait d’autres empires que celui dérivé de la perfide Albion. De même, elle n’a jamais accepté une lecture coloniale des relations entre la Russie et ses soi-disant « États satellites », ou entre Moscou et Saint-Pétersbourg et les périphéries russes. Elle n’a jamais compris que la libération de l’impérialisme et du colonialisme avait également eu lieu à l’Est ; la gauche italienne et occidentale, orpheline du socialisme réel, a toujours accusé ces peuples d’avoir jeté le bébé avec l’eau du bain, sans avoir le courage d’admettre que l’eau du bain était désormais si sale que le bébé s’y était noyé depuis longtemps.
Plus encore : très souvent, même le monde du mouvement pacifiste, y compris celui d’origine catholique, face à l’invasion, aux tortures et aux fosses communes en Ukraine, n’était pas capable d’entamer un quelconque discours sur la soi-disant « paix » sans commencer par une attaque critique contre le gouvernement ukrainien, au lieu de demander le retrait de la Russie des territoires occupés. Elle ne partait pas non plus de la demande de respect du droit international – et pour cela, nous devons remercier Israël et les États-Unis, avec la complaisance de l’Europe, pour leur travail de démolition de ce même droit.
Tout cela montre que la solidarité avec les révoltes contre l’oppression n’est pas un principe inébranlable pour la gauche, mais dépend d’un simple catalogue d’opprimés et d’oppresseurs acceptables.
Nous ne parlons donc pas d’une approche purement « rouge-brune » de la question : à notre avis, les soi-disant « rouge-bruns » sont totalement comparables, en théorie comme en pratique, aux fascistes et devraient être traités comme tels.
Nous parlons d’une approche culturelle avant même d’être politique, commune à une trop grande partie de la gauche, et inacceptable pour nous. L’un des aspects les plus terribles est la distribution sans critique ni analyse des étiquettes « guerre par procuration » et (affublée avec mépris) « révolution orange ». Avec ces étiquettes, on nie avec beaucoup de légèreté qu’il puisse exister plus d’un impérialisme, on nie qu’on puisse être victime si le bourreau n’est pas occidental, et surtout on nie aux peuples de l’Est toute autonomie de pensée, d’action et d’autodétermination. Avec cette perspective inhumaine, on peut réduire les peuples à de simples pions, des automates toujours manipulés par quelqu’un d’autre, prêts à se faire tuer « par procuration ». Cette vision, fondamentalement colonialiste et politiquement raciste, encore normalisée aujourd’hui et soigneusement cultivée par la Russie, est une vision et un jugement qui ne s’appliquent jamais aux peuples en révolte contre l’oppresseur américain ou européen. Jusqu’au paradoxe spéculaire des putschistes centrafricains armés par les mercenaires nazis de Wagner à la recherche d’or, souvent présentés comme de nouvelles recrues anti-impérialistes, réduisant la complexité de la question de l’impérialisme en Afrique centrale à une lutte entre des blocs opposés dans laquelle la liberté et les revendications des peuples restent en arrière-plan.
La question que nous devons nous poser est la suivante : si cette approche culturelle et politique a été réservée aux peuples arabes hier et, de manière encore plus féroce, au peuple ukrainien aujourd’hui, à qui reviendra-t-elle demain ?
Le problème à résoudre dépasse la question arabe et ukrainienne et revêt les caractéristiques d’un problème profondément structurel qui trouve ses racines dans l’incapacité chronique de cette gauche à élaborer et à surmonter les traumatismes et les manipulations subis au cours du siècle dernier.
Que dire d’une gauche qui n’a fait que poursuivre son lent suicide en termes d’incidence historique et de crédibilité, qui adopte constamment le rituel du double standard du système qu’elle prétend combattre ?
Que faire d’une gauche qui s’assoit aux pieds des oppresseurs et lance ses flèches vers les opprimés ?
Que faire d’une gauche qui, en prenant parti, renonce de fait à l’analyse et à la lutte des classes, aujourd’hui plus que jamais nécessaire dans une perspective internationaliste et mondiale ?
Pour nous, une gauche de ce genre est inutile, toxique, nuisible et vouée à être phagocytée par la droite.
Ce n’est plus la gauche.
Nous devons nous en éloigner, économiser le temps des discussions inutiles pour l’utiliser à en construire une autre, plus nécessaire que jamais.
LA PROPOSITION : la Gauche de la Résistance et de la Solidarité.
Tout d’abord, il convient de faire un bref tour d’horizon de la situation actuelle.
Les récentes manifestations en faveur de la soi-disant « paix » sont aujourd’hui caractérisées par l’impossibilité concrète d’atteindre les objectifs qu’elles se sont fixés. Il existe un problème qui concerne l’efficacité des formes de mobilisation : dans un système qui est passé en quelques décennies de la post-démocratie à l’a-démocratie, et qui se dirige vers le déclin de la démocratie elle-même, toute manifestation civile de dissidence peut être tranquillement ignorée, sans même l’effort de la répression : le puissant, s’il ne sent pas sur sa nuque le froid de la guillotine prête à tomber, peut tranquillement ignorer le bruit et continuer à s’acharner sur les plus faibles.
De plus, dans ce contexte, le mouvement pacifiste a entièrement épousé la pensée de la gauche radicale : un exemple en est l’inversion des liens de cause à effet dans la relation entre la guerre et la fourniture d’armes au peuple ukrainien en résistance, l’idée selon laquelle « si j’arrête d’armer les Ukrainiens, la guerre prendra fin ».
Cela empêche de comprendre que dans ce monde à l’envers (et de mauvaise foi, car on n’a jamais entendu parler de ce genre de choses pour les armes russes au Vietnam ou en Palestine, ou les armes américaines dans l’Italie partisane ou au Kurdistan), le refus de fournir des armes à l’Ukraine ne signifie pas la paix, mais des prisons, des fosses communes, des déportations et des chambres de torture du Donbass à Kiev.
Indépendamment de l’irrationalité de cette approche, le fait de ne pas demander le désarmement et/ou le retrait de l’agresseur démontre explicitement son impuissance : la demande est jugée irréalisable et l’espoir reste de pouvoir influencer le désarmement de la victime, car elle est plus faible. Comment est-il possible de participer à une telle aberration et de se dire de gauche ?
En ce sens, la gauche radicale italienne n’a organisé qu’une seule manifestation pour demander la paix ou le respect du droit international bafoué.
Tout cela repose sur une pensée qui n’a rien à voir avec la gauche : une pensée à mi-chemin entre l’invitation à la capitulation et l’espoir métaphysique, messianique et religieux que la « paix » se réalise d’elle-même simplement en l’invoquant ou, tout au plus, en comptant le nombre insignifiant de participants aux manifestations périodiques.
Malheureusement, les temps que nous vivons et que nous vivrons à l’avenir exigent bien plus en termes d’efficacité !
C’est pourquoi nous considérons cette pensée comme déterminante :
NOUS POUVONS CONSIDÉRER LA PAIX COMME UNE VALEUR ABSOLUE, UNE VALEUR À POURSUIVRE, L’OBJECTIF À ATTEINDRE QUI SE DÉTACHE À L’HORIZON. UN OBJECTIF POUR LEQUEL IL FAUT SE BATTRE AVEC TOUS LES MOYENS NÉCESSAIRES. LE PACIFISME NON ! IL NE PEUT L’ÊTRE CAR C’EST UN OUTIL DONT L’EFFICACITÉ EST RELATIVE AU CONTEXTE RÉEL.
Cela étant dit, voici les points qui résument notre proposition tant en termes de base conceptuelle que de pratique :
La base conceptuelle :
1. Notre proposition s’appuie sur les valeurs de la Résistance. La situation mondiale que nous avons décrite dans la première partie du scénario commun nous impose une approche concrète, visant à contrer matériellement la trajectoire historique de ce début de siècle.
2. Cette opposition doit s’exprimer par le soutien à la Résistance anti-impérialiste à l’extérieur et à l’intérieur des empires eux-mêmes, par la Résistance contre le nationalisme et, surtout, par la Résistance contre la montée du fascisme mondial.
3. Nous sommes conscients que nous sommes confrontés au plus grand démantèlement mondial du droit international de l’histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : il est très improbable que de simples manifestations démocratiques, composées et sporadiques, puissent ne serait-ce que ralentir ce processus.
4. Nous sommes donc conscients qu’une gauche qui ne se transforme pas en pratique alternative, qui ne participe pas activement aux processus historiques en cours, qui ne combat pas la dérive fasciste à l’échelle mondiale, ne peut que succomber dans sa totalité, ouvrant grand la porte aux projets mondiaux des pires droites.
5. Ce n’est qu’en tentant concrètement de changer la réalité matérielle de l’histoire que nous pourrons nous éloigner de cette approche rituelle et impuissante, de ces sables mouvants dans lesquels la gauche mondiale est en train d’être engloutie.
6. Un avenir dans lequel la gauche a été exclue des processus historiques est un avenir sans espoir de progrès social ou civil, le tombeau d’un cycle historique entier de plus de deux siècles qui touche à sa fin, mais aussi la fin de tout espoir d’une quelconque tentative de changement écologique structurel qui sauverait la planète du désastre environnemental.
7. Les bases communes de cette pensée sont l’anti-impérialisme le plus complet et le plus radical possible, l’anticolonialisme, le soutien à l’autodétermination des peuples, y compris par la résistance active sous toutes ses formes. Nous n’acceptons absolument pas un anti-impérialisme à deux vitesses ni aucun double standard de la part de quiconque dans le soutien aux résistances populaires.
Nos pratiques :
1. Travailler à la construction d’un projet commun de résistance et de solidarité. Ce projet doit être orienté vers des applications concrètes, en particulier :
– Des réseaux locaux d’entraide et de préparation aux situations d’urgence, et comment les développer à partir de communautés préexistantes.
– Des réseaux numériques de sécurité informatique contre l’espionnage et le contrôle par les systèmes de répression et de manipulation russes, américains, européens, israéliens, etc.
2. Diffuser ce projet non seulement en Italie, mais aussi en Europe et dans le monde : nous sommes confiants et conscients que sur chaque continent, nous pourrons trouver des compagnons de route qui pourront nous apporter leur contribution.
3. Nous coordonner au niveau national et international dans la communication, la formation culturelle et la présence sur les places publiques, en rendant notre projet clair et reconnaissable.
4. Contrer tout type de réarmement de type impérialiste et capitaliste, mais pas la fourniture d’armes utiles à la défense et à la résistance des peuples agressés et occupés auxquels nous apportons notre soutien.
5. Respecter tous ceux qui pratiquent la non-violence de manière cohérente, mais exiger en même temps la réciprocité du respect à notre égard.
6. Soutenir et coordonner autant que possible avec les organisations d’aide humanitaire actives dans les zones de conflit.
7. Développer en continuité et diffuser notre projet à l’échelle internationale en exploitant au maximum les technologies existantes afin de surmonter les barrières linguistiques, géographiques, culturelles et contextuelles, et approfondir la connaissance de ces contextes à travers les mots et les pratiques des gauches qui appartiennent à ce contexte.
8. Condamner sans réserve toute la partie de la gauche occidentale, italienne en particulier, qui, depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, a parlé du et pour le peuple ukrainien sans avoir fait le moindre effort pour dialoguer réellement avec la gauche ukrainienne, ni même avec la dissidence russe. Ces derniers, ainsi qu’une partie importante du mouvement pacifiste, fuient la réalité factuelle afin de pouvoir protéger leur récit erroné par des analyses peut-être bien intentionnées, mais fausses et limitées. Nous estimons que cette condamnation de la majeure partie de la gauche doit être étendue à l’absence d’implication des gauches arabes il y a plus de dix ans
.
9. Bannir et ostraciser toute forme de campisme et de déclinaison ethnocentrique des conflits. Notre pratique ne fait de distinction qu’entre opprimés et oppresseurs et la construction commune d’un monde différent à travers une relation d’égalité avec les gauches des opprimés et les figures dissidentes et résistantes de gauche au sein des oppresseurs.
10. Participer et aider à remplir les places publiques qui se proposent de lutter contre les dérives bellicistes impérialistes, colonialistes et nationalistes, mais avec notre identité précise et reconnaissable.
11. Ne plus jamais tolérer les discriminations et les choix « à double sens » des prétendues places « pacifistes » : lors des dernières manifestations nationales en Italie, pas un seul mot n’a été prononcé en faveur de la résistance ukrainienne. Au contraire, plusieurs incidents se sont produits au cours desquels le soutien simultané à la cause palestinienne et à la cause ukrainienne s’est traduit par des insultes, des menaces et des tentatives de saisie de banderoles et de drapeaux ukrainiens par les manifestants les moins tolérants. Nous ne sommes plus disposés à tolérer cet état de fait, ni la partialité, ni l’agression de type fasciste. À chaque agression de type fasciste, quelle que soit la couleur politique que chacun pense arborer, nous réagirons comme il se doit face à une attaque fasciste.
12. Dénoncer la paresse, l’indifférence totale et l’ignorance coupable de la gauche, organisée ou non, face à la question ukrainienne aujourd’hui comme à la question syrienne hier, afin de ne plus jamais répéter ces erreurs.
À tous ceux qui partagent notre proposition, nous disons qu’il est temps de nous coordonner et de nous mettre en route, de construire ensemble. Le temps nous échappe.
Traduction ML
